Le Malani toujours à quai après 9,7 millions d'euros

Le Malani toujours à quai après 9,7 millions d'euros
Photo du bac "Le Malani". Crédit : COLLECTIVITÉ TERRITORIALE DE GUYANE

Livré en février 2022 pour quadrupler la capacité du bac La Gabrielle entre Saint-Laurent-du-Maroni et Albina (Suriname), le bac Le Malani n'a jamais transporté un seul passager. 9,7 millions d'euros investis, quatre ans de retard, problèmes de compatibilité, recours juridiques, travaux complémentaires. La cale d'Albina, côté surinamais, doit enfin être inaugurée le 23 juin 2026. Si le calendrier est tenu, le bac pourrait entrer en service fin 2026. Chronique d'un dossier transfrontalier qui pèse sur l'économie de l'Ouest guyanais.

Quatre ans à quai. Le bac Le Malani, financé par l'Union européenne via Interreg Amazonie Coopération et la Collectivité territoriale de Guyane, a été livré à Saint-Laurent-du-Maroni en février 2022. Mission : remplacer le vieux bac La Gabrielle sur la liaison fluviale entre Saint-Laurent-du-Maroni (France) et Albina (Suriname), à travers le fleuve Maroni. Capacités annoncées : passage de 8 à 20 véhicules légers par traversée, et de 40 à 176 tonnes de fret. Un quadruplement de la capacité, nécessaire pour répondre à la croissance des échanges économiques entre les deux rives.

Quatre ans après la livraison, le bac n'a toujours pas transporté un seul passager. Coût cumulé déjà engagé : 9,7 millions d'euros. Causes du retard : problèmes de compatibilité entre la conception du Malani et les cales existantes, recours juridiques, travaux complémentaires de mise à niveau. Pour les habitants et opérateurs économiques de l'Ouest guyanais, qui continuent d'utiliser La Gabrielle ou des moyens alternatifs (pirogues, traversée informelle), c'est une frustration de longue durée.

Bonne nouvelle : la cale d'Albina, côté surinamais, doit être inaugurée le 23 juin 2026. Si les jalons suivants sont tenus (réception définitive, autorisations bi-nationales, formation des équipages), le Malani pourrait enfin entrer en service avant la fin de l'année 2026.

Pourquoi ce retard

Le dossier Le Malani est une chronique de coopération transfrontalière compliquée. Trois facteurs convergent pour expliquer le retard.

Premier facteur : la gouvernance bi-nationale. La liaison Saint-Laurent-Albina implique deux États souverains (France et Suriname), avec leurs cadres juridiques propres, leurs autorités maritimes distinctes, leurs procédures administratives non harmonisées. Le bac, lui, doit accoster sur les deux rives. La moindre divergence (norme technique, certification, autorisation d'exploitation) bloque l'ensemble du dispositif. La déclaration d'intention franco-surinamaise a été signée en 2014. L'accord de partenariat est entré dans le cadre Interreg en 2018. Mais les détails opérationnels ont mis des années à se caler.

Deuxième facteur : la technique. Le Malani a été conçu pour une capacité quadruple par rapport à La Gabrielle. Cette capacité accrue suppose des infrastructures de cale plus dimensionnées des deux côtés. Côté français (Saint-Laurent), les adaptations ont été réalisées. Côté surinamais (Albina), les travaux ont pris du retard, plusieurs fois. La cale d'Albina, inaugurée le 23 juin 2026, est l'aboutissement de cette mise à niveau, financée en grande partie par les fonds européens.

Troisième facteur : les recours juridiques. Plusieurs contentieux ont émaillé le dossier : sur le marché public initial de construction du bac, sur les compatibilités techniques, sur les autorisations d'exploitation. Chaque contentieux a pesé sur le calendrier. Les débarcadères mobiles envisagés par la CTG pour adapter l'accès aux variations du niveau d'eau du Maroni font partie des solutions techniques en cours d'examen pour fiabiliser la liaison sur la durée.

L'enjeu économique pour l'Ouest guyanais

Le bac Saint-Laurent-Albina n'est pas qu'une question de transport. C'est une artère économique de l'Ouest guyanais. Plusieurs flux passent quotidiennement entre les deux rives.

Les commerces frontaliers : les Surinamais traversent pour acheter en Guyane (produits français, alimentation, équipements), et inversement les Guyanais traversent pour s'approvisionner à Albina (produits surinamais, prix parfois plus accessibles). Le différentiel de prix entre les deux côtés rend les échanges économiquement attractifs, malgré les contrôles douaniers.

Les transporteurs routiers : le trafic de fret entre la Guyane française et le Suriname s'inscrit dans des chaînes logistiques plus larges. Du fret en transit vers le Brésil (route via Paramaribo puis l'Amazonie), du fret intra-régional, du fret transfrontalier alimentaire et industriel. Chaque jour, plusieurs dizaines de camions traversent dans les deux sens.

Les professionnels du quotidien : médecins, enseignants, commerciaux, qui exercent une activité de part et d'autre du fleuve. La fluidité de la traversée détermine leur capacité à organiser leur journée.

Les familles : nombreuses sont les familles guyano-surinamaises avec des proches des deux côtés. Mariages, visites, événements familiaux dépendent du fonctionnement de la traversée.

Pour tous ces publics, le quadruplement de la capacité représente un gain de fluidité majeur. Aujourd'hui, avec La Gabrielle, les attentes peuvent atteindre plusieurs heures aux périodes de pointe. Avec Le Malani opérationnel, la fluidité devrait s'améliorer significativement.

Ce que la chronologie révèle de la commande publique transfrontalière

Le dossier Le Malani éclaire une difficulté plus large des investissements transfrontaliers. Quand un projet implique deux États souverains, deux maîtrises d'ouvrage, deux régimes juridiques, deux calendriers politiques, deux administrations, les risques de désynchronisation sont multiples. Un projet qui prend trois ans sur un seul territoire peut en prendre cinq, sept ou plus à cheval entre deux.

L'Union européenne a financé une part importante du projet via les programmes Interreg, qui visent précisément à soutenir la coopération transfrontalière. Pour la Guyane, ces programmes sont structurants. Mais leur efficacité dépend largement de la capacité des maîtrises d'ouvrage à coordonner les calendriers et à anticiper les difficultés techniques et juridiques.

Le dossier Le Malani devrait servir de retour d'expérience pour les futurs projets transfrontaliers, dont plusieurs sont en préparation : nouveau pont sur l'Oyapock côté Brésil (déjà inauguré mais avec des questions opérationnelles à résoudre), renforcement des infrastructures portuaires, plate-forme logistique trans-amazonienne, coopération en matière de santé et d'éducation transfrontalière.

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