Lancée mi-avril 2026, l’application Sargatrack traque les sargasses aux Antilles pour les matérialiser sur des cartes à partir de données météo satellitaires officielles mais aussi de signalements citoyens. Son créateur, Samuel Fourmy, ambitionne d’en faire le trait d’union entre les décideurs et les citoyens qui subissent ce fléau au quotidien. Il revient avec nous sur la genèse et les objectifs de cet outil novateur entièrement gratuit.
Qu’est-ce que Sargatrack et comment ça marche ?
Sargatrack est une application collaborative qui permet aux utilisateurs de voir et de prévoir les échouements de sargasses en direct. Tout est accessible sur plusieurs plateformes : sur le site internet ou via les applications disponibles sur les stores iOS et Android. Une fois connecté, l’utilisateur voit les plaques de sargasses qui arrivent sur son territoire. Elles sont matérialisées sur une carte par des plaques offshore via un agrégat de données satellitaires notamment américaines (NOAA), européennes (Copernicus) et françaises (Météo-France), mais aussi d’autres données, notamment issues de Sentinel-2. J’ai créé un algorithme qui, à partir de toutes ces données, suit les tendances des sargasses.
On parvient à les matérialiser sous forme de « hits », puis à les regrouper en clusters et en cellules. Grâce aux données Copernicus sur les courants et le vent, on arrive à orienter les plaques. Elles évoluent toutes les six heures. On ajoute à cela des signalements citoyens. Toutes les personnes qui habitent ou se rendent sur le littoral et qui voient des plaques ou des filets de sargasses arriver peuvent le signaler via l’application. Cela est matérialisé par un hit GPS à un endroit précis et les autres utilisateurs connectés à l’application voient immédiatement qu’une personne a signalé de manière anonyme l’arrivée de sargasses via une photo, une donnée GPS et un niveau d’intensité.
J’utilise l’intelligence artificielle uniquement pour filtrer les photos afin d’éviter de recevoir des contenus inappropriés. Toutes les données sont anonymes et nous protégeons les utilisateurs de manière extrêmement rigoureuse parce que je déteste les cookies et tout ce qui relève de la collecte de données.
Quel est l’objectif de Sargatrack ?
Sargatrack a pour but de mettre en valeur ce qui était plus ou moins caché ou perdu. Jusqu’à présent, une tatie, une mamie ou n’importe quelle autre personne envoyait une photo de sargasses sur WhatsApp ou Facebook et cela s’arrêtait là. Sargatrack va modéliser la sargasse, créer des points de sargasses et, en plus de cela, elle apprend. Lorsque l’on prend une photo de sargasses à un endroit précis, l’application la sauvegarde. Si un autre utilisateur prend quelques jours plus tard une photo de la même nappe de sargasses, elle fait réapparaître l’ancienne photo, crée un suivi de données et la nomme. Cela permet de créer un suivi de zones. Ensuite, nous sommes en mesure de produire des statistiques et de les mettre à disposition des scientifiques. L’application n’a pas pour but de vendre de la donnée. Au contraire, nous voulons organiser le chaos et le fléau des sargasses dans toute la Caraïbe.
Sargatrack a donc trois objectifs majeurs. Le premier est de créer une vision accessible à tous. C’est plus ou moins fait, même s’il faut encore affiner certains éléments, notamment au niveau des lieux-dits. Le deuxième objectif est d’aider le GIP Sargasses. Pour l’instant, les ordres de mission tombent sur des groupes WhatsApp. J’aimerais contribuer, si les acteurs concernés le souhaitent, à une meilleure structuration des informations de terrain. Un rendez-vous avec le GIP est prévu dans les prochains jours. Le troisième objectif est de pouvoir faire de la veille sanitaire. Nous y sommes déjà, mais nous ne sommes pas encore raccordés officiellement aux canaux de l’ARS. En revanche, depuis la semaine dernière, lorsqu’un utilisateur de Sargatrack effectue un signalement, il peut choisir, via un routage mail, que son signalement soit transmis aux autorités. En quelques jours, il y a déjà eu plus de 160 envois. Nous commençons à avoir des retours positifs de certaines collectivités qui ont accepté de nommer un référent pour recevoir ces signalements.
Les données de Madininair et Gwad’Air ne suffisent-elles pas ?
Je ne critique absolument pas leur travail. C’est juste que Madininair réalise une moyenne sur 24 heures. J’ai acheté des capteurs H₂S et NH₃ (hydrogène sulfuré et ammoniac, gaz dégagés par les sargasses en décomposition, NDLR) et, lorsqu’il n’y a pas de données disponibles, j’alimente l’application avec mes propres relevés, notamment dans les secteurs où vivent des membres de ma famille et où l’odeur est tellement insupportable qu’elle donne immédiatement envie de vomir, comme à Four-à-Chaux. Ce matin, au point de collecte du Robert, nous avons relevé 7 ppm. Si l’on ramène cette valeur à une moyenne sur 24 heures, elle devient mécaniquement plus faible. (Le samedi suivant, Sargatrack a relevé 11,7 ppm à Pointe Savane tandis que le dernier relevé Madininair disponible la veille indiquait 1,02 ppm, ndlr). Mes relevés personnels ne remplacent pas les mesures officielles ; ils servent uniquement à documenter ponctuellement certaines situations de terrain.
Sur quels territoires Sargatrack est-elle disponible ?
Pour l’instant, Sargatrack se déploie à l’échelle des territoires français de la Caraïbe : la Martinique, la Guadeloupe et Saint-Martin. Je suis seul à développer le code. Il faut intégrer toutes ces données, tous ces noms de lieux, ce qui demande énormément de temps. Cela permet notamment d’éviter qu’une personne ne signale des sargasses sur un volcan, par exemple.
Pourquoi avoir créé une application ?
J’ai 37 ans, je suis papa de deux enfants et ingénieur dans le ferroviaire. Je travaillais dernièrement en Suisse. Tout allait bien, mais nous voulions nous rapprocher de la famille de mon épouse, originaire de la Martinique, qui vit au Robert. Nous sommes arrivés en août dernier et avons loué une maison au plus près d’eux. C’est là que nous avons découvert l’ampleur du fléau des sargasses. Nous savions qu’il y en avait, mais nous pensions que depuis 2011 le problème était maîtrisé. Puis, en passant notre premier Noël au milieu des sargasses, je me suis dit : « Ce n’est pas possible ! Qu’est-ce que j’ai fait à ma famille ? » Cela m’a obsédé. J’ai passé des heures à chercher des informations, des plateformes, des ressources. Il n’y avait pas encore de page Facebook du GIP et je ne trouvais rien de vraiment officiel ou professionnel. Comme j’étais en recherche d’emploi et que je réalise une VAE, j’ai décidé d’occuper mon temps en créant un site internet, puis de poursuivre en développant une application. Dans mon milieu, le ferroviaire, quand on travaille sur le terrain et que l’on a besoin d’outils techniques, une application est beaucoup plus pratique qu’un site internet. Cela a été difficile parce que je suis totalement autodidacte, même si je suis un peu un nerd et que l’informatique ainsi que les jeux vidéo me passionnent depuis tout petit.
Au final, je suis assez fier du chemin parcouru : depuis son lancement mi-avril, SargaTrack a enregistré environ 16 000 visites, compte près de 850 utilisateurs inscrits, et représente déjà plus de 3 200 modifications de code pour environ 700 heures de travail. Le tout avec une application fonctionnelle, disponible sur le web, iOS et Android, qui continue d’évoluer grâce aux retours du terrain.
L’application est gratuite et a vocation à le rester, mais que coûte-t-elle ?
En plus des serveurs, des noms de domaine, de l’essence, des capteurs et des abonnements iOS et Android, j’y consacre environ dix heures par jour (rires). Je ne me voyais pas ne pas le faire. J’ai vu l’inaction face aux sargasses et je ne le supporte pas. D’abord pour ma famille et celle de ma compagne, mais aussi pour tous les habitants concernés. On parle de vies humaines et de gens qui n’en peuvent plus.
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