Dans un rapport présenté à la presse le 21 mai dernier, la commission d’enquête du Sénat portant sur les marges des industriels et de la grande distribution, constate que les déséquilibres de la grande distribution aggravent fortement la vie chère outre-mer, notamment en Martinique, citée comme exemple de concentration économique et d’opacité des marges.
La vie chère dans les territoires ultramarins ne relève plus seulement des contraintes géographiques ou du coût du transport. Dans son rapport adopté le 19 mai 2026, la commission d’enquête du Sénat sur les marges des industriels et de la grande distribution décrit un système économique marqué par une forte concentration des acteurs, une opacité persistante sur les marges et un rapport de force déséquilibré au détriment des consommateurs comme des producteurs.
Présidée par Anne-Catherine Loisier et rapportée par Antoinette Guhl, la commission a conduit 189 auditions entre décembre 2025 et mai 2026 auprès de représentants des consommateurs, syndicats agricoles, industriels, distributeurs, responsables de la DGCCRF, de l’Autorité de la concurrence et membres du gouvernement.
Le rapport conclut à une « répartition de la valeur très déséquilibrée au détriment de l’amont », c’est-à-dire des agriculteurs, producteurs et industriels agroalimentaires, au profit des grands groupes de distribution. Dans l’Hexagone, les sénateurs dénoncent déjà une « guerre des prix » permanente entre enseignes, alimentée par la concentration du secteur autour de quelques groupes dominants et de centrales d’achats européennes capables d’imposer leurs conditions aux fournisseurs.
Selon le rapport, cette logique conduit à une « descente tarifaire » pouvant comprimer les prix fournisseurs « de 20, 30, voire 50 % ». Les sénateurs relèvent également que « depuis 2021, les prix de vente en magasin augmentent plus vite que les tarifs négociés avec les fournisseurs », signe selon eux que la pression exercée sur les industriels ne bénéficie pas toujours au consommateur final.
Des oligopoles accusés d’alimenter la vie chère
Outre-mer, les déséquilibres apparaissent encore plus marqués. Le rapport évoque clairement une structure « monopolistique ou oligopolistique dommageable » dans plusieurs territoires ultramarins. Les coûts d’entrée élevés liés à l’importation, à la logistique ou à la fiscalité limiteraient fortement l’arrivée de nouveaux concurrents et favoriseraient la concentration économique.
Les sénateurs rappellent ainsi que « quatre familles détiendraient plus de 80 % des marchés ultramarins ». Parmi elles figure notamment GBH, décrit comme le premier groupe privé ultramarin avec 5,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 18 000 salariés et 300 filiales. Le rapport souligne que ce groupe est régulièrement accusé d’être « opaque et trop puissant ». Les sénateurs rappellent qu’« il a fallu la menace d’une injonction du tribunal il y a un peu plus d’un an pour obtenir le dépôt des comptes de l’entreprise ».
La commission cite également l’avis rendu le 10 février 2026 par Autorité de la concurrence sur les marges des grossistes-importateurs et distributeurs de produits alimentaires de première nécessité en Martinique. Celui-ci évoque des niveaux de marges frappés « d’opacité ».
La Martinique est ainsi citée à plusieurs reprises dans le rapport comme exemple des tensions liées à la vie chère, aux marges et à la concentration économique dans les territoires ultramarins.
Le rapport souligne aussi que les marges pratiquées outre-mer apparaissent supérieures à celles observées dans l’Hexagone. Les sénateurs écrivent ainsi : « Si les marges ne sont pas le seul facteur de tels écarts de prix, elles jouent un rôle dans la formation des prix outre-mer, en particulier compte-tenu de cette présence d'oligopoles, dont la contribution à la vie chère est souvent pointée du doigt. Le directeur général du groupe GBH estime que sa marge nette consolidée d'environ 4 % n'est pas un sujet car ses filiales dédiées à la seule distribution aval se situent autour de 2 % mais le taux consolidé interroge car il s'agit tout de même du double de ce qui est constaté dans la grande distribution métropolitaine, sachant qu'il est très difficile d'appréhender le détail des opérations intragroupes. »
Les sénateurs décrivent un système économique où certains groupes sont présents à tous les niveaux de la chaîne, de l’importation à la distribution en passant par la logistique. Le président de l’Observatoire des prix, des marges et des revenus de La Réunion, Jocelyn Cavillot, explique ainsi que « la cherté s’explique surtout par la longueur de la chaîne de valeur, qui compte plus d’une dizaine de maillons chez nous, contre deux ou trois en Hexagone ». Il ajoute que pour certains groupes ayant intégré verticalement l’ensemble de cette chaîne, « chaque étape est aussi un centre de profit ».
Selon l’étude évoquée devant la commission, certains produits présenteraient des « surcoûts de plus de 75 % », avec des marges captées à chaque étape par des sociétés appartenant économiquement aux mêmes groupes.
Des crises sociales qui se répètent
Le rapport revient sur la succession des crises sociales liées à la vie chère en outre-mer, de la Guadeloupe et de la Martinique en 2009 à la Guyane en 2017, puis de nouveau à la Martinique en 2024. Les sénateurs constatent que malgré les réponses législatives successives, « les constats restent les mêmes ».
Selon les chiffres cités par la commission, les écarts de prix avec l’Hexagone « ont même légèrement progressé depuis 2010 ». Pour l’alimentation, ils atteignaient en 2022 « 40,2 % à la Martinique et 41,8 % en Guadeloupe ».
La commission estime que les dispositifs existants, comme le bouclier qualité-prix ou « l’expérimentation récente du protocole contre la vie chère en Martinique », demeurent insuffisants. Elle réclame un renforcement des moyens de la DGCCRF et des observatoires des prix et des marges dans les territoires ultramarins.
Les sénateurs soulignent également les difficultés rencontrées par les producteurs locaux face aux grands groupes de distribution. Devant la commission, plusieurs intervenants ont estimé que certains distributeurs disposaient d’un pouvoir de marché tel qu’il n’existait « plus de négociation commerciale » avec les fournisseurs locaux.
Plus de transparence sur les marges
Face à ces constats, la commission formule 24 propositions destinées à rééquilibrer la chaîne de valeur. Elle demande notamment davantage de transparence sur les marges de la grande distribution, la publication d’informations financières consolidées pour certains groupes et un encadrement renforcé des centrales d’achats européennes.
Le rapport plaide aussi pour une réforme du droit de la concurrence et pour la création d’une section outre-mer au sein de l’Autorité de la concurrence afin de mieux prendre en compte les spécificités ultramarines.
Au-delà de la seule question des prix, les sénateurs alertent enfin sur les conséquences économiques et sociales de ces déséquilibres. Selon eux, la pression exercée sur les producteurs et les PME agroalimentaires fragilise l’ensemble des filières françaises et menace à terme la souveraineté alimentaire du pays.
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