L'usine Gardel, au Moule, a lancé le 7 avril 2026 sa première campagne de production de sucre de canne certifié en agriculture biologique. La Guadeloupe devient ainsi le premier territoire européen à fabriquer du sucre de canne bio en sucrerie, un jalon industriel pour une filière qui structure une partie significative de l’économie agricole de l’archipel.
La certification bio de Gardel repose sur une base de 37 planteurs engagés en agriculture biologique sur le nord de la Grande-Terre. Les surfaces mobilisées atteignent 250 hectares, dont 160 hectares déjà certifiés AB et 90 hectares en cours de conversion. Le volume estimé pour cette première campagne est de 6 000 tonnes de cannes bio, récoltées entre le 1er avril et le 31 mai 2026, selon un calendrier contraint par les exigences du label : toutes les repousses doivent avoir atteint au moins dix mois à la date du démarrage de la récolte bio.
Ce lancement n’allait pas de soi. En 2025, Gardel avait dû annuler sa campagne bio, faute d’homologation européenne pour le floculant organique utilisé dans le processus de clarification du jus de canne. L’Union européenne a finalement accepté ce floculant, ouvrant la voie à la production 2026. L’homologation définitive est attendue pour la fin de l’année 2026, avec un effet rétroactif couvrant les sucres produits dès avril.
En attendant la validation finale pour la commercialisation, les planteurs engagés ne subissent pas de perte de revenu : leurs cannes livrées jusqu’au 31 mai sont rémunérées au tarif bio. Selon Nicolas Philippot, directeur général délégué de Gardel SA, l’objectif est de convaincre davantage de planteurs de rejoindre le programme dans les prochaines campagnes, pour porter progressivement la part du bio de 1 à 2 % de la production totale actuelle vers un objectif de 10 % à l’horizon 2035, soit environ 1 200 hectares.
Gardel, fondée en 1870, est la dernière sucrerie en activité sur la Guadeloupe continentale. L’usine broie chaque année plus de 45 000 tonnes de sucre et traite environ 85 % de la canne produite sur le territoire. Le virage bio s’inscrit dans une stratégie plus large de diversification et de valorisation engagée par l’industriel.
Le projet Valorcanne, lancé en février 2025 avec un investissement de 4,5 millions d’euros soutenu par France Relance, illustre cette trajectoire. En partenariat avec Albioma, la Distillerie Bonne Mère et Damoiseau, Gardel mutualise plus de 40 000 tonnes de sous-produits organiques : écumes, cendres, vinasses, bagasse, pour produire 35 000 tonnes de compost distribué gratuitement aux planteurs chaque année. Ce dispositif d’économie circulaire vise à répondre à l’appauvrissement des sols et à la baisse tendancielle des rendements canniers observée depuis plusieurs années en Guadeloupe.
Pour les exploitants agricoles guadeloupéens, la conversion au bio représente à la fois une opportunité de valorisation et un pari technique. Les planteurs engagés bénéficient de l’accompagnement des SICA de Guadeloupe continentale et de l’Union pour la Défense de la Canne à Sucre Agricole (UDCAG), qui assure le suivi technique des exploitations en conversion. Le programme bio s’appuie également sur les dispositifs d’aide à la conversion en agriculture biologique mobilisables auprès de la DAAF Guadeloupe.
L’enjeu dépasse la seule filière sucrière. La canne à sucre reste un pilier de l’aménagement rural guadeloupéen, et la capacité de Gardel à industrialiser une production bio certifiée en Europe constitue un signal pour l’ensemble du secteur agricole ultramarin. Si l’homologation européenne est confirmée fin 2026, la Guadeloupe disposera d’un produit à forte valeur ajoutée sur un marché du sucre bio en croissance, un positionnement inédit pour un territoire d’outre-mer.
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