Travail non déclaré en Guyane : quatre actifs sur dix concernés, et une économie qui reste à formaliser

Travail non déclaré en Guyane : quatre actifs sur dix concernés, et une économie qui reste à formaliser
Image d'illustration. DR

Quatre sur dix. C'est la part des Guyanais ayant travaillé ces deux dernières années qui ont exercé au moins une fois un emploi non déclaré. Le chiffre vient d'une étude de l'Institut d'émission des départements d'outre-mer (IEDOM), publiée en mars 2026. Elle donne une mesure rare d'une réalité que chacun connaît en Guyane, sans pouvoir la chiffrer : l'économie qui échappe aux statistiques.

L'enquête a été menée mi-2025 par l'institut Qualistat auprès de 1 076 personnes de 16 ans et plus, dans 18 communes qui regroupent 99,2 % de la population. Elle a été complétée par des entretiens avec des partenaires institutionnels et associatifs.

Un revenu principal, pas un complément

Le premier enseignement porte sur le poids de ces activités dans la vie des personnes concernées. Pour 42,0 % des travailleurs informels interrogés, l'emploi non déclaré représente plus des trois quarts de leurs revenus. Pour 66,8 %, il en représente au moins la moitié.

Il ne s'agit donc pas, le plus souvent, d'un à-côté. C'est une source de revenu principale, faite de plusieurs petits emplois courts. La grande majorité des répondants en ont cumulé plusieurs sur deux ans.

Le paiement se fait presque toujours en espèces : 87,6 % des cas, contre 6,1 % par virement et 1,8 % par chèque. Ce constat rejoint une autre donnée de l'IEDOM : entre 2002 et 2024, les émissions nettes de billets atteignent 19 951 euros par habitant en Guyane, environ quatre fois plus qu'aux Antilles.

Des métiers du quotidien, exercés à son compte

L'informel guyanais n'a rien de marginal. Il se concentre dans trois secteurs : les services à la personne (28,2 %), le commerce (20,5 %) et l'agriculture, la sylviculture et la pêche (15,3 %). Les métiers les plus cités sont la vente, la restauration, le ménage et le travail agricole sur abattis.

La majorité de ces travailleurs exercent à leur propre compte : 60,7 %. Un sur cinq (20,4 %) travaille pour un employeur qui n'est lui-même pas déclaré. Enfin, 18,8 % travaillent pour une entreprise déclarée, sans être déclarés eux-mêmes. L'IEDOM parle dans ce dernier cas de « production souterraine ».

Les femmes sont davantage concernées : 46,2 % d'entre elles ont eu au moins un emploi informel, soit 10,3 points de plus que les hommes. Le niveau de diplôme joue fortement. L'informel touche 70,5 % des personnes sans diplôme, contre 18,6 % des diplômés du supérieur.

L'Ouest, un territoire à part

La géographie pèse lourd. Dans l'Ouest guyanais, 76,8 % des actifs interrogés ont exercé un emploi non déclaré. Sur les Savanes, la proportion tombe à 27,5 %. Sur le territoire de la Communauté d'agglomération du Centre Littoral (CACL), elle est de 24,2 %.

L'étude rappelle quelques données de contexte pour comprendre cet écart. L'île de Cayenne concentre 57 % des emplois et 55 % des agences bancaires du territoire, sur 2 % de sa superficie. Le réseau routier ne dessert que 15 des 22 communes. Pour une partie de la population, l'emploi déclaré, la banque et les services administratifs sont tout simplement loin.

Gagner sa vie avant tout

Interrogés sur leurs raisons, les travailleurs informels citent d'abord le besoin d'augmenter leurs revenus (82,4 %). Viennent ensuite l'absence de titre de séjour ou d'autorisation de travail (36,6 %) et un avantage perçu, sans taxes ou mieux payé (21,8 %). Puis la difficulté à trouver un emploi déclaré adapté à son profil (20,8 %), et des démarches mal connues ou trop contraignantes (15,5 %).

Avant leur premier emploi non déclaré, 78,7 % des personnes concernées étaient sans emploi. Près de trois sur dix (29,1 %) cherchaient alors un emploi déclaré.

L'IEDOM replace ces réponses dans la situation du territoire. Le chômage et le halo autour du chômage concernent 35 % de la population en âge de travailler, contre 11 % dans l'Hexagone. La moitié de la population active (51 %) n'a aucun diplôme. La grande pauvreté touche 29 % des habitants. L'étude identifie aussi des causes administratives : des normes mal adaptées au marché local, des démarches complexes et une faible culture de l'impôt.

Un coût pour tout le monde

L'informel a des effets sur l'ensemble de l'économie, et l'étude les détaille sans désigner de responsables.

Pour les travailleurs eux-mêmes, il signifie une précarité durable : pas de cotisations retraite, pas de couverture en cas d'accident, pas d'accès au crédit. Pour les entreprises déclarées, il crée une pression sur les prix. L'IEDOM cite l'exemple de la restauration dans l'Ouest, où cette concurrence peut contribuer à des défaillances. Pour les collectivités, il se traduit par des pertes de recettes fiscales et sociales.

L'étude pointe enfin un effet moins visible : la connaissance de l'économie guyanaise reste partielle. L'agriculture en donne une illustration. Environ trois exploitations sur quatre n'ont ni numéro SIRET ni identifiant PACAGE, le numéro qui ouvre l'accès aux aides agricoles européennes. Elles existent, produisent, mais restent invisibles pour les dispositifs de soutien.

Formaliser plutôt que sanctionner

Les recommandations de l'IEDOM vont dans un sens clair : faciliter le passage vers l'économie déclarée.

La première piste porte sur l'accompagnement à la création d'activité. L'étude cite les structures existantes : pépinières d'entreprises, microcrédit, Guyane Développement Innovation, coopérative d'activité et d'emploi du Parc amazonien. Elle note qu'elles manquent de moyens humains. En 2023, l'Association pour le droit à l'initiative économique (Adie) a financé 981 projets en Guyane, pour 4,9 millions d'euros.

La deuxième piste vise les freins à la formalisation. L'IEDOM recommande d'adapter les normes au contexte local et de s'appuyer sur des relais de proximité, comme les pirogues France Services qui desservent les communes du fleuve. Elle propose aussi de faciliter l'accès des petites entreprises en voie de structuration au financement bancaire et à la commande publique.

L'étude appelle également à mieux faire connaître les allègements fiscaux existants. Le principal est l'abattement sur les bénéfices des zones franches d'activité nouvelle génération (ZFANG), prévu par l'article 44 quaterdecies du code général des impôts. En Guyane, il atteint 80 % du bénéfice imposable, contre 50 % en règle générale. Il concerne les entreprises de moins de 250 salariés réalisant moins de 50 millions d'euros de chiffre d'affaires, dans les activités agricoles, industrielles, commerciales ou artisanales.

Les autres pistes relèvent de choix d'aménagement à plus long terme : désenclavement des communes isolées, rapprochement des services des bassins de vie, maîtrise du foncier. Selon l'étude, les communes ne détiennent que 16 % du foncier urbanisé ou à urbaniser.

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