Selon une étude publiée le 19 mai par le CEROM, les échouements massifs de sargasses génèrent des coûts de plus en plus importants pour les finances publiques, les entreprises et les territoires, tandis que le phénomène semble appelé à s’installer durablement.
Les sargasses ne sont plus seulement une nuisance environnementale ou sanitaire. Elles constituent désormais un enjeu économique majeur pour les Antilles françaises. Dans une étude publiée le 19 mai, le partenariat CEROM, qui réunit l’Insee, l’IEDOM et l’AFD, analyse les conséquences économiques d’un phénomène devenu récurrent depuis 2011 et dont l’intensité ne cesse de croître. Les auteurs soulignent que l’année 2025 a été marquée par des niveaux particulièrement élevés d’échouements, tandis que les prévisions scientifiques laissent présager une persistance du phénomène et même une désaisonnalisation progressive, avec des arrivages susceptibles de se produire tout au long de l’année. Au-delà de la dégradation des écosystèmes côtiers et des risques sanitaires liés aux émissions de gaz toxiques, les sargasses affectent désormais directement l’activité économique, les finances publiques et l’attractivité des territoires. L’étude rappelle que mai 2025 a marqué un record historique avec une biomasse estimée à 37,5 millions de tonnes de sargasses dans l’Atlantique tropical. Plus largement, 2025 constitue la troisième année la plus importante observée depuis le début des suivis satellitaires en 2011. Les perspectives pour 2026 apparaissent toutefois encore plus préoccupantes. Le CEROM souligne que les observations réalisées depuis le début de l’année confirment une présence massive des algues dans l’Atlantique tropical. Cette évolution alimente les craintes d’une installation durable du phénomène et d’une désaisonnalisation progressive des échouements, avec des arrivages susceptibles de se produire désormais à n’importe quelle période de l’année.
Des moyens toujours plus importants pour la collecte
Face à l’ampleur du phénomène, les pouvoirs publics ont considérablement renforcé leurs dispositifs de lutte. En Martinique, la collecte en mer a connu une montée en puissance spectaculaire. Plus de 30 000 big bags de sargasses, représentant 7 634 tonnes d’algues, ont été récupérés en 2025. Ce volume est cinq fois supérieur à celui de 2024 et dix fois supérieur à celui de 2023. Fin avril 2026, plus de 3 600 tonnes avaient déjà été collectées. Cette progression repose notamment sur le déploiement de nouveaux moyens techniques. Les marins-pêcheurs participent désormais activement à la collecte en mer aux côtés des différents Sargator. Des barrages anti-sargasses sont également installés sur plusieurs sites stratégiques, notamment au François et au Robert, tandis que six nouveaux dispositifs doivent être déployés en Martinique au cours de l’année 2026. L’effort financier suit la même trajectoire. En Martinique, la seule collecte maritime a représenté un coût de 1,7 million d’euros en 2025 contre un million d’euros en 2024. À terre, les opérations de ramassage mobilisent 172,5 équivalents temps plein dans le cadre de chantiers d’insertion financés à hauteur de plus de 4 millions d’euros en 2025, contre 2,5 millions l’année précédente.
La Guadeloupe connaît également une mobilisation croissante. Les collectivités et les services de l’État y renforcent progressivement leurs capacités de surveillance, d’intervention et de traitement des échouements, alors que de nombreuses communes littorales demeurent régulièrement exposées. Les îles du Nord, Saint-Martin et Saint-Barthélemy, sont elles aussi concernées par ces dispositifs. À Saint-Martin, le déploiement prochain de barrages anti-sargasses en mer doit permettre de renforcer la protection des secteurs les plus exposés. Cette stratégie de collecte précoce vise à limiter les échouements sur le littoral et à réduire les coûts liés au ramassage à terre. Le CEROM rappelle que le plan Sargasses II, mis en œuvre entre 2022 et 2025, a mobilisé 36 millions d’euros pour la Martinique, la Guadeloupe, Saint-Martin et Saint-Barthélemy. Les besoins identifiés pour le futur plan Sargasses III, prévu pour la période 2026-2029, dépassent déjà 50 millions d’euros.
Pêche, tourisme, commerce : des secteurs fragilisés
Les conséquences économiques des échouements dépassent largement les seuls coûts de collecte. L’étude souligne que plusieurs secteurs d’activité sont directement touchés, notamment la pêche, les activités nautiques, la restauration et le tourisme. En Martinique, une enquête réalisée par la Chambre de commerce et d’industrie estimait à 1,5 million d’euros par an les pertes subies par les entreprises situées dans les communes les plus exposées. Les restaurateurs et les marins-pêcheurs figuraient parmi les professionnels les plus impactés. Les perturbations continuent de se multiplier. En mai 2026, le port du Marigot est resté bloqué plusieurs semaines en raison des sargasses, empêchant huit pêcheurs de sortir en mer. En Guadeloupe, plusieurs activités touristiques de Marie-Galante ont dû suspendre leur activité dès le mois de mars 2025 en raison de l’importance des échouements. À Saint-Barthélemy, plusieurs épisodes d’échouement observés au cours de l’année 2025 ont perturbé les activités portuaires et nautiques, illustrant l’impact croissant du phénomène sur l’économie des territoires fortement dépendants du tourisme et des activités maritimes. Si les chiffres demeurent encore fragmentaires, les auteurs estiment que les impacts économiques réels sont probablement sous-évalués, faute de données consolidées sur l’ensemble des territoires concernés.
La corrosion, un coût invisible mais considérable
L’un des enseignements majeurs de l’étude concerne les effets de la corrosion provoquée par les gaz issus de la décomposition des algues. Les travaux du projet CORSAiR montrent que l’exposition répétée à ces émissions accélère fortement la dégradation des métaux. Les véhicules, moteurs de bateaux, équipements électroménagers, matériels informatiques ou encore certaines infrastructures publiques sont directement concernés. Selon les recherches citées par le CEROM, les équipements situés dans les zones les plus exposées peuvent se détériorer jusqu’à dix fois plus rapidement qu’en situation normale. Pour les ménages, les entreprises et les collectivités, cette usure prématurée représente un coût économique important mais encore difficile à quantifier précisément.
Une menace pour l’attractivité des territoires
L’étude s’intéresse également aux conséquences indirectes du phénomène sur la démographie et l’immobilier. Les auteurs observent que plusieurs communes martiniquaises particulièrement exposées aux échouements enregistrent aussi des baisses de population marquées. Entre 2010 et 2021, Le Vauclin a perdu près de 10 % de ses habitants, tandis que Le François et Le Robert ont enregistré des reculs proches de 8 %. Le CEROM reste prudent et ne conclut pas à un lien direct entre ces évolutions démographiques et les sargasses. Les auteurs considèrent néanmoins que la dégradation du cadre de vie, les nuisances olfactives récurrentes et les inquiétudes sanitaires peuvent constituer « un frein supplémentaire à l’attractivité résidentielle » des communes concernées.
Les interrogations concernent également le marché immobilier. Aucune étude spécifique n’a encore été réalisée dans les Antilles françaises, mais les auteurs s’appuient sur des travaux menés en Floride montrant que des échouements récurrents peuvent entraîner une baisse de la valeur des biens situés à proximité des zones affectées. Dans des territoires où le littoral constitue un atout majeur de valorisation foncière et touristique, cet enjeu pourrait prendre une importance croissante. Si le tourisme antillais continue pour l’heure de faire preuve de résilience, le CEROM estime que l’intensification du phénomène pourrait finir par peser davantage sur l’image et l’attractivité des territoires. Pour les auteurs, les sargasses représentent désormais un défi structurel dont les conséquences économiques touchent aussi bien les finances publiques que l’activité des entreprises, l’emploi, l’habitat et le développement des territoires.
Des réponses encore en construction
Face à cette montée en puissance des coûts économiques, les pouvoirs publics cherchent désormais à dépasser la seule logique de collecte. L’étude souligne que les objectifs poursuivis visent à accélérer la mise en œuvre de solutions opérationnelles plus efficaces, à renforcer les outils de prévision et de prévention ainsi qu’à développer la coopération régionale. L’ambition affichée est également de faire émerger de véritables filières économiques de valorisation des sargasses. Plusieurs pistes sont explorées dans les Antilles françaises, notamment dans les domaines des engrais, des biostimulants ou encore des biocarburants. Mais les auteurs rappellent que ces filières se heurtent encore à de nombreuses contraintes techniques, réglementaires et financières et n’ont pas, à ce stade, atteint un niveau de développement industriel. Un enjeu qui fera l’objet d’un prochain article tant il apparaît désormais comme l’une des clés pour transformer ce fléau environnemental en opportunité économique.
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