Morgue du CHU Pierre-Zobda-Quitman : enquête judiciaire ouverte après la disparition d'ossements et le vol de scellés

Morgue du CHU Pierre-Zobda-Quitman : enquête judiciaire ouverte après la disparition d'ossements et le vol de scellés
Hopital Pierre Zobda Quitman. Crédit : CHU de Martinique

Deux enquêtes judiciaires confiées à la Direction territoriale de la police nationale visent la morgue du CHU Pierre-Zobda-Quitman à Fort-de-France : disparition du sac mortuaire contenant les ossements d'un homme retrouvé décédé en 2024, et vols de scellés dans l'unité médico-judiciaire. Les autopsies ont presque triplé entre 2023 et 2025, passant d'une cinquantaine à 150 par an. Le service est sous tension chronique. Pour le CHU, c'est un dossier institutionnel et économique majeur qui se rouvre.

C'est un dossier qui secoue le CHU. Deux enquêtes judiciaires ont été ouvertes par le parquet de Fort-de-France et confiées à la Direction territoriale de la police nationale (DTPN), portant sur des faits graves au sein de la morgue du site Pierre-Zobda-Quitman (PZQ) du CHU de Martinique. Premier volet : la disparition d'un sac mortuaire contenant les ossements d'un homme retrouvé décédé fin 2024, stocké à la morgue dans l'attente d'une remise à la famille qui n'a pu avoir lieu. Second volet : des vols de scellés judiciaires au sein du même service, sur des affaires distinctes. Les faits, qui datent de plusieurs mois, ont été révélés par des signalements internes et une plainte déposée par les ayants droit.

Le sujet va au-delà du fait divers. Il touche au cœur des dysfonctionnements structurels du service. Selon les éléments rendus publics, l'unité médico-judiciaire connaît depuis plusieurs années un sous-effectif chronique, un manque d'équipements, et une charge en hausse rapide. Le nombre d'autopsies réalisées chaque année est passé d'environ 50 en 2023 à 150 en 2025, soit un triplement en deux ans. Cette progression est directement liée à la hausse des décès par faits de violence sur le territoire martiniquais, dans un contexte de tension sécuritaire documentée par les autorités (40 homicides en 2025, 14 sur les cinq premiers mois 2026 dont 10 par armes à feu).

Ce que dit le dossier des dysfonctionnements

Au CHU, la morgue de PZQ est l'unique unité médico-judiciaire de Martinique. Elle traite à la fois les décès hospitaliers, les corps en attente de remise aux familles, et les corps faisant l'objet d'une procédure judiciaire (autopsies, examens, conservation sous scellés). La triple fonction crée une pression organisationnelle qui n'a pas été suffisamment accompagnée d'effectifs et de moyens techniques. Plusieurs alertes syndicales avaient déjà été portées en 2024 et 2025 sur la dégradation des conditions de travail des agents et sur les risques liés au manque de traçabilité.

La CGTM Santé avait réactivé en mai 2026 un préavis de grève au CHU de Martinique, intégrant les dysfonctionnements de la morgue parmi les motifs. Pour le syndicat, la situation actuelle est l'aboutissement prévisible d'une trajectoire d'alerte non traitée. Pour la direction du CHU, qui a confirmé "les dysfonctionnements" et soutient l'enquête, la priorité est désormais le redressement structurel du service.

Sur le plan judiciaire, la qualification précise reste à l'examen. La disparition d'ossements sous scellés peut être qualifiée de vol (article 311-1 du code pénal), de soustraction d'éléments de preuve (article 434-4) ou de détournement de biens publics (article 432-15) selon les responsabilités identifiées. Les vols de scellés relèvent des mêmes qualifications avec, en outre, une atteinte à l'autorité judiciaire. Les premières auditions sont en cours.

Pour le CHU, un dossier institutionnel et économique

Le sujet dépasse la morgue. Il pèse sur la réputation institutionnelle du CHU de Martinique, qui a obtenu en novembre 2025 le feu vert du CNIS pour son projet immobilier de modernisation de La Meynard, et qui vise une certification HAS dans le cadre de la transformation en CHU de plein exercice avec le rattachement avec La Réunion ou un autre référentiel ultramarin. Une enquête judiciaire pour disparition de corps et vols de scellés est, dans ce calendrier, un point d'attention majeur pour la direction et pour les autorités sanitaires.

Sur le plan économique, l'effet est moins direct mais réel. Les budgets de fonctionnement de la morgue (effectifs, matériel, sécurité, traçabilité numérique) vont devoir être revus à la hausse, dans un contexte où le CHU annonce 40 M€ d'investissement 2026 mais a déjà ses priorités calibrées sur d'autres chantiers (Bâtiment K, reconstruction Trinité, mise en sécurité PZQ1). L'arbitrage entre les besoins d'investissement et le redressement opérationnel de la morgue va être délicat.

Pour les familles dont les proches sont concernés (la famille de la personne dont les ossements ont disparu, et celles des dossiers sous scellés volés), l'enjeu est à la fois symbolique (le respect dû aux défunts) et juridique (la continuité des procédures pénales et civiles éventuellement affectées par la perte de scellés).

Ce que ce dossier dit du système de santé martiniquais

Au-delà du cas immédiat, l'affaire éclaire des fragilités plus larges. Le CHU de Martinique est un acteur central du système de santé antillais, avec un rayonnement qui dépasse la Martinique (recours pour la Guyane et Saint-Martin sur certaines spécialités). Ses dysfonctionnements internes ont des effets en cascade. La morgue n'est qu'un service, mais sa surcharge est le symptôme d'un sous-dimensionnement plus général au regard des évolutions sociologiques (vieillissement, violence, complexité des soins).

La trajectoire de modernisation du CHU annoncée en 2025-2026 (Bâtiment K, Meynard, Trinité) intègre une dimension de mise à niveau organisationnelle. Mais elle se déploie sur plusieurs années, dans un calendrier qui ne répond pas à l'urgence du moment. Pour la direction du CHU et ses tutelles (ARS Martinique, ministère de la Santé), l'affaire morgue est aussi une occasion de revoir les priorités et de réaffecter, le cas échéant, des moyens à des fonctions trop longtemps marginalisées.

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