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« Bandi » sur Netflix : entre fierté locale et débat sur la représentation des Antilles

« Bandi » sur Netflix : entre fierté locale et débat sur la représentation des Antilles
Affiche de la série "bandi" sur Netflix. Crédit : Netflix

La première série Netflix tournée en Martinique sortira le 9 avril. Quarante ans après "Rue Cases-Nègres", cette production internationale ravive un débat ancien : qui raconte les Antilles, et comment ?

Une question vieille de quarante ans

Quand Euzhan Palcy, réalisatrice martiniquaise née au Gros-Morne, découvre le cinéma dans les salles obscures de son île natale, elle fait un constat amer. « À travers les films américains, elle remarque que les comédiens noirs interprètent toujours les rôles les plus dégradants, les plus ridicules », rappelle sa biographie. Cette constante la choque et la révolte.

C'était dans les années 1970. Cinquante ans plus tard, la question reste brûlante.

L'annonce de « Bandi », première série originale Netflix tournée en Martinique, a déclenché un débat prévisible sur les réseaux sociaux. D'un côté, l'enthousiasme pour une production d'envergure internationale mettant en lumière le territoire. De l'autre, l'inquiétude de voir, une fois de plus, les Antilles réduites à un décor pour histoires de violence et de criminalité.

« Après avoir raconté les banlieues en France, maintenant ils vont chercher les stéréotypes aux Antilles : violence, gang, drogue », écrit une internaute sous la bande-annonce publiée par Netflix.

Un héritage cinématographique à défendre

La Martinique a une histoire cinématographique, même si elle reste méconnue. En 1983, « Rue Cases-Nègres » d'Euzhan Palcy remporte le Lion d'argent à la Mostra de Venise et le César du meilleur premier film. Le long-métrage, adapté du roman de Joseph Zobel, raconte la Martinique des années 1930 à travers les yeux d'un enfant des plantations de canne.

Ce film n'a pas seulement marqué l'histoire du cinéma français : il a posé une question fondamentale. Qui a le droit de raconter les histoires antillaises ? Avec quelle légitimité ? Sous quel angle ?

Euzhan Palcy a toujours refusé les scénarios « dégradants ou secondaires » qu'on lui proposait pour des personnages noirs. Elle a préféré rentrer en Martinique plutôt que de céder aux attentes d'Hollywood. Elle a reçu un Oscar d'honneur en 2022 quarante ans après « Rue Cases-Nègres ».

Éric Rochant : un regard hexagonal sur les Caraïbes

Derrière « Bandi », on trouve Éric Rochant, 65 ans, réalisateur parisien au parcours prestigieux. Formé à l'IDHEC aux côtés d'Arnaud Desplechin et Pascale Ferran, il s'est fait connaître avec « Un monde sans pitié » (César du meilleur premier film, 1990) puis « Les Patriotes », film d'espionnage présenté à Cannes en 1994.

Mais c'est « Le Bureau des Légendes » (2015-2020) qui l'a consacré comme l'un des showrunners français les plus reconnus. Cette série sur les services secrets, saluée pour son réalisme et sa documentation, a établi Rochant comme un maître du thriller télévisuel.

« On voulait faire une série qui se démarque des milieux qu'on voit souvent dans les histoires de gangsters », explique-t-il en marge du tournage à Saint-Joseph. Le cadre martiniquais offre selon lui « une image qui n'est pas la même » que dans l'Hexagone : « L'environnement est extrêmement coloré et fait penser au Brésil, à Cuba. »

La question demeure : un réalisateur parisien, aussi talentueux soit-il, est-il le mieux placé pour raconter la réalité martiniquaise ?

Des voix locales dans l'écriture

C'est là qu'intervient Khris Burton, quadragénaire martiniquais d'origine guyanaise. Il a co-écrit les épisodes 3 et 6 de la série avec Éric et Capucine Rochant. « C'est la toute première fois que je travaille sur une série de cette ampleur en Martinique », confie-t-il.

Burton a pu écrire des scènes se déroulant dans le quartier difficile où il a grandi. « Pour moi, c'est une grande fierté. On peut mettre des parties de notre réalité dans cette fiction qui va voyager à l'international. »

Cette dimension autobiographique apporte une légitimité que Rochant seul n'aurait pas eue. Mais elle pose aussi une question : combien de scénaristes martiniquais participent réellement aux décisions créatives ? Dans quel rapport de force avec la production parisienne et Netflix ?

Une vingtaine de scénaristes martiniquais ont bénéficié de formations en distanciel, et « certains ont été recrutés », selon Rochant. Le conditionnel en dit long sur les proportions réelles.

Le créole : une victoire symbolique ?

« Quelques répliques seront en créole. Pour ça, il a fallu négocier avec Netflix », sourit Khris Burton.

Cette phrase, anodine en apparence, révèle les rapports de force à l'œuvre. Le créole martiniquais, langue maternelle ou co-maternelle de la quasi-totalité de la population, doit être « négocié » pour apparaître dans une fiction qui prétend raconter la Martinique.

Netflix compte plus de 280 millions d'abonnés dans le monde. La plateforme sous-titre ses contenus dans des dizaines de langues. Mais intégrer du créole même quelques répliques nécessite une bataille.

Cette réalité illustre la marginalisation persistante des langues créoles dans l'audiovisuel français. France Télévisions diffuse des programmes en créole sur ses antennes ultramarines, mais les productions nationales à large diffusion restent quasi-exclusivement en français standard.

Un précédent récent : la controverse « Zion »

« Bandi » n'est pas le premier film à susciter ce débat. En 2025, « Zion » de Nelson Foix, tourné en Martinique, racontait l'histoire d'un jeune livreur pris dans une spirale de violence après s'être retrouvé impliqué dans un trafic de drogue.

Malgré son succès critique et sa mise en avant de talents locaux, le film avait déclenché des réactions similaires. « Pourquoi toujours la violence ? Pourquoi toujours la drogue ? » s'interrogeaient certains spectateurs martiniquais.

La réponse des créateurs est souvent la même : le thriller, le polar, le drame criminel sont des genres porteurs qui permettent d'attirer les financements et le public. C'est le prix à payer pour exister sur les écrans internationaux.

Mais cette logique économique a un coût symbolique. À force de n'exister à l'écran qu'à travers la violence, les territoires d'outre-mer risquent de voir leur image réduite à ces représentations.

Les retombées économiques : l'argument qui fait mouche

Face aux critiques, les défenseurs de « Bandi » avancent un argument massue : les retombées économiques.

Le tournage a mobilisé des techniciens martiniquais, 1 500 figurants recrutés localement (sur 4 000 candidats au casting), et a même financé le permis de conduire pour certains jeunes participants.

Lucien Saliber, président de l'Assemblée de Martinique, s'est rendu sur le tournage : « Les jeunes ont été choisis, ils n'avaient aucune formation. Une telle action ne peut être que bénéfique. »

La députée PS Béatrice Bellay va plus loin : elle dit vouloir « mettre en place des conditions » pour créer une « filière » audiovisuelle sur l'île. L'ambition est de transformer cette production exceptionnelle en tremplin durable pour l'industrie locale.

Mais peut-on construire une filière sur des productions extérieures ? La Martinique peut-elle devenir autre chose qu'un décor exotique pour des histoires écrites ailleurs ?

Le vrai enjeu : qui finance, qui décide ?

Le débat sur « Bandi » dépasse la question de la représentation. Il touche à l'économie politique de la création audiovisuelle.

Les productions locales courts-métrages, documentaires, téléfilms de France Télévisions existent, mais avec des moyens incomparables à ceux d'un Netflix. Le CNC (Centre national du cinéma) dispose de mécanismes de soutien, mais ils restent insuffisants pour permettre l'émergence d'une industrie autonome dans les outre-mer.

Résultat : les histoires martiniquaises qui atteignent le grand public sont majoritairement celles qui intéressent les financeurs hexagonaux ou internationaux. Et ces financeurs ont leurs propres critères souvent éloignés des préoccupations locales.

Jimmy Laporal-Trésor, réalisateur franco-antillais de « Les Rascals » et « Soldat Noir » (nommé aux César 2022), a exploré une autre voie : raconter l'expérience des Antillais dans l'Hexagone, notamment face au racisme des années 1980. Mais là encore, le financement reste une bataille.

« Bandi » : symptôme ou opportunité ?

Le 9 avril, des millions de spectateurs dans le monde découvriront la Martinique à travers « Bandi ». Certains y verront un paysage exotique, d'autres un drame criminel palpitant, d'autres encore une représentation biaisée.

Mais peut-être faut-il voir cette série comme un symptôme plutôt qu'une cause. Le problème n'est pas qu'Éric Rochant ait tourné un thriller en Martinique. Le problème est que les créateurs martiniquais n'ont pas les moyens de produire leurs propres histoires à cette échelle.

Euzhan Palcy l'avait compris il y a quarante ans. Pour que les Noirs cessent d'être réduits à des rôles « dégradants ou secondaires », il ne suffit pas d'attendre que les productions extérieures changent. Il faut créer les conditions pour que les histoires soient racontées de l'intérieur.

L'avant-première de « Bandi » est prévue le 19 mars au cinéma Madiana. Ce sera l'occasion de voir si la série échappe aux clichés ou les perpétue.

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