Le Sénat a adopté le 29 janvier 2026 la proposition de loi du sénateur guyanais Georges Patient (RDPI) visant à lever l'interdiction de recherche, d'exploration et d'exploitation des hydrocarbures dans les territoires d'outre-mer. 227 voix pour, 105 contre et un avis défavorable du gouvernement, qui qualifie le texte d'« anachronique ». Le débat est désormais lancé pour la suite parlementaire.
Quatorze ans après la loi Hulot de 2017 qui avait acté l'extinction progressive de la production d'hydrocarbures sur le sol français, le sujet revient par le Sénat. Sous l'impulsion du sénateur de la Guyane Georges Patient (groupe RDPI, macroniste), la chambre haute a adopté le 29 janvier 2026 une proposition de loi qui rouvre la porte à la recherche, l'exploration et l'exploitation d'hydrocarbures uniquement dans les territoires d'outre-mer. Le texte a été voté par 227 voix contre 105, après un passage en commission des affaires économiques le 21 janvier.
L'adoption va à l'encontre de la position du gouvernement. Roland Lescure, ministre de l'Économie, a été chargé de présenter un avis défavorable au nom de l'exécutif, qualifiant le texte d'« anachronique » dans le contexte de la politique climatique nationale et européenne. Le débat parlementaire ne fait donc que commencer il faudra encore l'examen à l'Assemblée nationale pour que le texte aboutisse à une promulgation.
Ce que la proposition Patient prévoit
Le texte abroge, pour les seuls territoires d'outre-mer, les interdictions issues de la loi Hulot. Concrètement, il rouvrirait la possibilité pour des opérateurs d'effectuer des travaux de recherche et d'exploration, puis, le cas échéant, d'exploitation industrielle d'hydrocarbures sur le sol et les zones maritimes des territoires concernés. Les principaux territoires en jeu sont la Guyane (potentiel pétrolier offshore largement étudié dans les années 2010, notamment au large de Cayenne) et Mayotte (potentiel gazier identifié dans le canal du Mozambique). D'autres territoires : Saint-Pierre-et-Miquelon, Polynésie, Nouvelle-Calédonie , sont théoriquement concernés mais avec des perspectives moindres.
L'argumentaire de Georges Patient et des cosignataires repose sur trois piliers. D'abord, la souveraineté énergétique française, dans un contexte international tendu et alors que la France importe l'essentiel de ses hydrocarbures. Ensuite, le développement économique des territoires concernés, à travers les emplois directs et indirects, les redevances et taxes, les retombées sur le tissu local. Enfin, l'égalité de traitement : pourquoi interdire en France une activité que les pays voisins (Guyana avec ExxonMobil, Suriname, Brésil) pratiquent à grande échelle ?
Le contexte régional Essequibo en arrière-plan
L'argumentaire est d'autant plus actuel que les voisins de la Guyane française vivent un véritable boom pétrolier. Le Guyana voisin a vu sa production exploser depuis les découvertes ExxonMobil de 2015 sur le bloc Stabroek, faisant du pays l'un des plus importants producteurs de pétrole brut per capita au monde. Au moment où le Sénat votait la proposition Patient, le Suriname signait également ses premiers contrats de production offshore. Et la procédure devant la Cour internationale de justice sur l'Essequibo Guyana / Venezuela, dont les audiences s'achèvent cette semaine à La Haye, donne au pétrole sud-américain une visibilité diplomatique inédite.
Pour les défenseurs du texte, la situation est paradoxale : la France interdit à ses propres territoires ce que ses voisins font librement, sans pour autant éviter que les conséquences environnementales (déversements, transport maritime à risque) ne touchent indirectement la Guyane française. Pour les opposants, le raisonnement ne tient pas : ce n'est pas parce que d'autres dégradent l'environnement qu'il faut s'y mettre soi-même, et la France a tout à gagner à rester exemplaire dans sa transition climatique.
Une opposition environnementale frontale
Les associations environnementales de Guyane ont qualifié l'adoption au Sénat de « décevante mais pas surprenante ». Elles dénoncent une lecture courte des enjeux : à leurs yeux, la promesse de retombées économiques pour les territoires est largement surévaluée, la production pétrolière offshore moderne crée peu d'emplois locaux, dépend de sociétés multinationales, et génère des risques environnementaux considérables sur des écosystèmes guyanais et mahorais déjà fragiles. Sur le climat, l'argument est plus large : ouvrir de nouveaux gisements fossiles au moment où la planète doit fermer ceux qui existent contredit l'esprit de l'Accord de Paris.
Du côté des organisations économiques, la position est moins univoque. Plusieurs fédérations professionnelles guyanaises voient dans le texte une opportunité de diversification, à condition que les retombées soient effectivement territorialisées. D'autres sont plus prudentes, attentives à la vulnérabilité environnementale du territoire et au risque réputationnel pour le tourisme. Le débat qui s'ouvre à l'Assemblée pourrait clarifier ces positions.
Les prochaines étapes parlementaires
Le texte adopté par le Sénat le 29 janvier 2026 doit désormais être examiné par l'Assemblée nationale. Le calendrier exact n'est pas figé, mais l'inscription à l'ordre du jour dépendra à la fois de la majorité parlementaire et du gouvernement. Compte tenu de l'avis défavorable de l'exécutif, le texte pourrait faire l'objet d'un parcours plus complexe que la simple inscription à l'agenda. Les amendements en commission seront décisifs : ils peuvent soit renforcer le dispositif, soit en encadrer plus étroitement les conditions d'application.
Pour les acteurs guyanais, collectivités, organisations professionnelles, associations, citoyens, les semaines et mois à venir seront déterminants. Si le texte aboutit à une promulgation, c'est tout un nouveau pan d'activité économique qui pourrait s'ouvrir, avec ses opportunités et ses risques. S'il est rejeté ou substantiellement modifié à l'Assemblée, il faudra tirer les conclusions de la séquence et revoir la stratégie de souveraineté énergétique territoriale.
Au-delà du sort du texte lui-même, la séquence aura forcé un débat de fond que la Guyane n'avait plus eu publiquement depuis dix ans : qu'est-ce qui peut, ou ne peut pas, fonder le développement économique de ce territoire amazonien ?
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