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Corps non réclamés au CHU de Guadeloupe : le scandale des morts oubliés

Corps non réclamés au CHU de Guadeloupe : le scandale des morts oubliés
Centre hospitalier universitaire de Pointe-à-Pitre

Une cinquantaine de cadavres conservés depuis plusieurs années à la morgue du CHU. Des bébés. Des indigents. Des familles qui n'ont jamais su. Une mairie qui refuse d'inhumer. Un prestataire funéraire sans agrément. Bienvenue dans l'une des affaires les plus sordides de l'histoire sanitaire guadeloupéenne.

L'histoire commence en 2020

Tout débute par un refus. La ville des Abymes, sollicitée par le CHU pour procéder à l'inhumation de corps non réclamés dans le carré des indigents du cimetière communal, répond non. "Pas de place dans la fosse commune", argue la mairie.

Le problème, c'est que la loi est claire : une commune est tenue d'inhumer un indigent dans les 14 jours suivant son décès, lorsque celui-ci n'a pas été réclamé par sa famille ou que celle-ci n'a pu être localisée. Les Abymes, commune de décès pour le CHU, est donc légalement responsable.

Après plusieurs relances et un arrêté préfectoral, la ville finit par procéder à la crémation de 8 corps. Mais c'est le CHU qui règle la facture du crématorium. La demande de remboursement à la collectivité ? Sans réponse.

Le Covid comme accélérateur du chaos

Puis arrive 2020, et avec lui la pandémie. Les victimes du Covid s'ajoutent aux morts ordinaires. Les 48 places de la morgue du CHU saturent rapidement. Le système de froid tombe en panne à répétition. L'hôpital doit faire appel à une morgue mobile de l'armée, puis louer deux conteneurs frigorifiés.

Aux Abymes, l'administration tourne au ralenti. Les indigents attendront.

"Depuis ma prise de fonction en 2020, j'en suis à plus de 1 500 mails échangés sur cette problématique des indigents", témoigne le Dr Tania Foucan, cheffe de service de l'Institut médico-légal du CHU. "Nous avons été contraints de positionner un cadre administratif à temps plein. Mais cela reste extrêmement difficile, faute de réponse satisfaisante de la ville des Abymes."

Un prestataire sans agrément payé 750 000 euros

Février 2023 : nouvelle panne au CHU. L'hôpital, désespéré, fait appel aux pompes funèbres Duhamel pour conserver 8 puis 18 corps d'indigents. Le prestataire est "le seul qui avait indiqué avoir de la place à cette période", selon la praticienne.

La facture est salée : 750 921 euros, réglés par le CHU le 20 novembre suivant.

Mais le scandale ne s'arrête pas là. Le CHU découvrira plus tard, trop tard, que le prestataire avait perdu son agrément préfectoral. Impossible pourtant de récupérer les corps : la morgue de l'hôpital n'a toujours pas de place.

Les pompes funèbres Duhamel font aujourd'hui l'objet d'une enquête préliminaire, déclenchée par le parquet de Pointe-à-Pitre après un signalement de la préfecture. Le 24 février dernier, 20 dépouilles ont été récupérées au Gosier lors d'une perquisition menée par la brigade de recherches.

31 corps, dont 22 bébés

Le 31 octobre 2025, le CHU alerte officiellement la préfecture. L'Agence régionale de santé est déclenchée. Quatre mois plus tard, un arrêté préfectoral contraint la ville des Abymes à procéder à la crémation de 31 indigents.

Parmi eux : 22 enfants âgés de 0 à 2 mois.

Des nourrissons. Des êtres qui n'ont jamais eu de nom sur une tombe. Des familles, parfois, qui n'ont jamais été retrouvées ou qui n'ont jamais su que leur enfant reposait dans un conteneur frigorifique depuis des années.

Le CHU réclame 500 000 euros

Face à l'inertie de la mairie des Abymes, le CHU a engagé un recours devant le tribunal administratif de la Guadeloupe. L'hôpital réclame 500 000 euros pour la prise en charge des frais de conservation des corps.

Le recours est toujours pendant.

Le silence du maire

Contacté à plusieurs reprises par Guadeloupe La 1ère, le maire des Abymes Éric Jalton n'a pas souhaité répondre aux questions des journalistes.

Un silence qui en dit long.

Ce que révèle cette affaire

Au-delà du scandale sanitaire, cette affaire met en lumière plusieurs dysfonctionnements structurels :

La gestion des indigents : en Guadeloupe comme ailleurs, les personnes sans ressources ou sans famille identifiée restent les grandes oubliées du système. La loi existe, mais son application dépend de la bonne volonté des collectivités.

Le manque de moyens du CHU : une morgue de 48 places pour un territoire de 400 000 habitants, des pannes à répétition, l'absence de solution de secours pérenne. Le CHU des Abymes, déjà sous tension, se retrouve à gérer une crise qui n'est pas de son ressort.

L'opacité des prestataires funéraires : comment un établissement a-t-il pu confier des corps à un opérateur sans agrément ? Quels contrôles ont failli ?

Le défaut de coordination : entre le CHU, la mairie, la préfecture et l'ARS, les responsabilités se renvoient comme une balle de ping-pong. Les morts, eux, attendent.

Et maintenant ?

L'enquête du parquet de Pointe-à-Pitre devra établir les responsabilités exactes. Le tribunal administratif tranchera sur le contentieux financier entre le CHU et la mairie des Abymes.

Mais pour les familles, celles qui savent, celles qui ne savent pas encore, le mal est fait. Des êtres humains ont été traités comme des objets encombrants, stockés faute de mieux, oubliés faute de volonté.

La Guadeloupe mérite mieux. Les défunts aussi.

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