Des professionnels de l'automobile guadeloupéens ont vu leurs codes d'accès au système d'immatriculation piratés. Résultat : des centaines de milliers d'euros de cartes grises frauduleuses émises à leur insu. Et ce sont eux que le fisc poursuit.
Un piratage de grande ampleur
L'affaire a éclaté à l'automne 2025, mais ses conséquences continuent de faire des ravages en Guadeloupe. Au moins quatre sociétés du secteur automobile ont été victimes d'un piratage massif de leur habilitation SIV (Système d'Immatriculation des Véhicules), le dispositif qui leur permet d'émettre des cartes grises pour le compte de l'État.
Le mode opératoire est toujours le même : des pirates usurpent les codes d'accès sécurisés de ces entreprises et émettent des milliers de cartes grises frauduleuses. Le préjudice est estimé à plus d'un million d'euros rien qu'en Guadeloupe, et à trois millions d'euros au niveau national.
760 000 euros réclamés pour des fraudes qu'il n'a pas commises
Christian Reimonenq, gérant de la société "Baie Mahault Auto", fait partie des victimes. Entre août et septembre 2025, 1 550 cartes grises ont été émises à son insu, pour un montant total de 760 000 euros.
"Je n'ai pas encaissé un centime de ces transactions, ce qui n'empêche pas les impôts de me réclamer cette somme", dénonce-t-il. "L'activité constatée sur mon habilitation était totalement inhabituelle, voire délirante. On parle de 760 000 euros au lieu d'une moyenne mensuelle de 3 000 euros."
Le professionnel pointe la responsabilité des services de l'État : "Les risques d'hameçonnage étaient connus. Pourquoi n'ont-ils pas pris des mesures de sauvegarde pour stopper rapidement l'hémorragie ?"
"Nous avons le sentiment d'être abandonnés"
Céline Pascal, gérante de "Tour d'horizon" (location de véhicules), a subi un préjudice de 360 000 euros. Elle rappelle le contexte : "Il y a quelques années, quand les préfectures ont fait appel aux professionnels de l'automobile pour prendre en charge le service des cartes grises afin de désengorger leurs guichets, on a tous répondu présent."
"On nous a confié cette mission avec un outil de travail — le SIV — qui s'avère aujourd'hui ne pas être suffisamment sécurisé. Le résultat, c'est que nous sommes à ce jour des centaines de professionnels victimes de piratage."
Et d'ajouter, amère : "Si nous effectuons une mission de service public pour le compte de l'État, nous devrions bénéficier d'une protection et d'un accompagnement. Or, nous sommes confrontés au silence et à l'inaction. Malgré nos signalements, nos dépôts de plainte et toutes les démarches engagées, nous avons le sentiment d'être abandonnés."
Des saisies sur comptes et sur biens
La situation est d'autant plus kafkaïenne que l'administration fiscale continue d'envoyer des titres de perception aux victimes, "comme si nous étions à l'origine de ces opérations", déplore Céline Pascal.
"On s'expose directement à des saisies sur compte ou des saisies de biens, c'est inacceptable", alerte-t-elle. Pour des entreprises parfois fragiles, la menace est existentielle.
Un collectif de plus de 30 victimes
Face à l'urgence, un collectif s'est constitué. Il regroupe aujourd'hui plus d'une trentaine d'entreprises, en Guadeloupe et dans l'Hexagone. Des plaintes ont été déposées et l'Office anti-cybercriminalité a été saisi du dossier.
Mais les victimes attendent toujours des réponses concrètes. Et les piratages continuent : de nouveaux cas ont encore été signalés ces dernières semaines.
Double peine pour les professionnels
L'affaire illustre un paradoxe cruel : l'État a délégué une mission de service public à des professionnels privés, avec un système informatique insuffisamment sécurisé. Quand ce système a failli, ce sont les professionnels qui paient — au sens propre.
"La fraude est bien connue des services de l'État", rappelle Céline Pascal. Mais pour l'instant, c'est le silence qui répond aux victimes guadeloupéennes.
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