À la veille de la Journée internationale des droits des femmes, Jocelyne Béroard, Danielle René-Corail et trois autres voix majeures des Antilles rendent hommage au maître du banjo créole. Un concert événement qui célèbre un demi-siècle de carrière et un patrimoine musical unique.
"Lawon'n dé Danm" : quand les femmes chantent Kali
Ce samedi 7 mars 2026, la scène nationale Tropiques Atrium de Fort-de-France accueille un concert pas comme les autres. Sous le titre évocateur "Lawon'n dé Danm" littéralement "l'honneur des dames" en créole, cinq figures majeures de la chanson antillaise se réunissent pour célébrer l'œuvre d'un homme : Jean-Marc Monnerville, alias Kali.
À l'affiche de cette soirée exceptionnelle : Jocelyne Béroard, l'inoubliable voix de Kassav', Danielle René-Corail, Stella Gonis, Demwazel Dys et Suzy Trébeau, créatrice du concept en 2011. Cinq artistes venues de Martinique, Guadeloupe et Guyane pour interpréter quelques-unes des mélodies les plus emblématiques du répertoire de Kali.
Le timing n'est pas anodin : à la veille du 8 mars, cette célébration au féminin d'un artiste masculin prend une dimension symbolique particulière. Un "lyannaj" musical, une union, un lien, qui transcende les genres pour honorer un patrimoine commun.
Kali : 70 ans et plus de 50 ans de carrière
Jean-Marc Monnerville a fêté ses 70 ans en février 2026. Derrière ce chiffre, une carrière monumentale qui a débuté en 1975 avec la création de son premier groupe, Gaoulé — un nom choisi "en référence à un massacre d'esclaves, affirmant déjà un engagement artistique et politique fort", comme le rappellent les chroniqueurs de la musique antillaise.
Mais c'est à la fin des années 70 que naît véritablement le personnage de Kali. Inspiré par le mouvement rastafari et les musiques jamaïcaines, il crée le groupe 6e Continent, avec lequel il développe un reggae antillais mêlé de rythmes créoles. Une fusion audacieuse pour l'époque, qui pose les bases de ce qui deviendra sa signature musicale.
En 1985, Kali entame une carrière solo et amorce au tournant des années 1980-1990 la série d'albums "Racines", qui revisite le patrimoine musical martiniquais. Ces compilations, devenues cultes, remettent au goût du jour des classiques de la biguine traditionnelle, réarrangés avec la touche unique de l'artiste.
L'Eurovision 1992 : la Martinique sur la scène mondiale
Le grand public français découvre Kali en 1992, lorsqu'il représente la France au concours de l'Eurovision en Suède. Avec "Monté la riviè", une chanson entièrement en créole qu'il a composée sur des paroles de son fidèle parolier Rémy Bellenchombre, il se hisse à la 7e place du classement final.
Un exploit qui reste gravé dans les mémoires : pour la première fois, le créole martiniquais résonne sur la scène musicale internationale la plus regardée au monde. Au-delà du classement, c'est une victoire symbolique pour la reconnaissance des cultures ultramarines.
Mais Kali n'avait pas attendu l'Eurovision pour marquer les esprits. Ses albums, ses concerts, ses collaborations avec d'autres artistes caribéens avaient déjà fait de lui une figure incontournable de la musique antillaise bien avant ce passage télévisé.
Le banjo : signature d'un style unique
Ce qui distingue immédiatement Kali de ses contemporains, c'est son instrument fétiche : le banjo. Dans un paysage musical dominé par les guitares, les percussions et les synthétiseurs, cet instrument à cordes confère à ses compositions une sonorité immédiatement reconnaissable.
Le banjo, arrivé aux Amériques avec les esclaves africains avant d'être popularisé dans le folk et le country américains, trouve sous les doigts de Kali une nouvelle vie créole. Mêlé aux rythmes de la biguine, du mazurka et du reggae, il devient le fil conducteur d'une œuvre qui puise dans les racines africaines, européennes et caribéennes de la Martinique.
Des titres comme "Racines", "Tifi congo" ou "Sé wou ki sav" illustrent cette alchimie unique. Le premier est devenu un hymne générationnel, le second porte un message politique fort sur la condition des descendants d'esclaves, le troisième explore la spiritualité avec une profondeur rare dans la chanson populaire.
Une famille d'artistes
Jean-Marc Monnerville n'est pas un cas isolé dans sa famille. Né d'une mère institutrice et autrice de chansons, il a grandi dans un environnement où la musique était omniprésente. Sa sœur Axelle a suivi ses traces, tout comme son fils Ti-Ken, qui s'est lancé dès son plus jeune âge.
Du côté de la famille élargie, son cousin Ralph Thamard et son oncle Max Ransay, disparu il y a 20 ans, ont également marqué la scène musicale martiniquaise. Une dynastie artistique qui témoigne de la richesse du terreau culturel de l'île.
Cette transmission familiale fait écho à la mission que s'est donnée Kali tout au long de sa carrière : préserver et transmettre le patrimoine musical martiniquais. Ses albums "Racines" ne sont pas de simples compilations nostalgiques ; ce sont des œuvres de passeur, qui donnent aux nouvelles générations accès à un répertoire qui aurait pu tomber dans l'oubli.
"Lawon'n dé Danm" : un concept né en 2011
Le concert de ce samedi s'inscrit dans une tradition initiée par Suzy Trébeau en 2011. L'ancienne membre du groupe Kwak avait alors créé "Lawon'n dé Danm" avec une ambition claire : réunir sur une même scène des artistes femmes de Martinique, Guadeloupe et Guyane pour "valoriser ensemble la musique antillaise".
Au fil des éditions, le concept s'est imposé comme un rendez-vous incontournable de la scène musicale caribéenne. Cette année, le choix de rendre hommage à Kali, "un artiste, un homme", peut sembler paradoxal pour un événement centré sur les femmes. Mais c'est précisément ce qui fait la force du projet : dépasser les clivages pour célébrer ce qui unit.
"Après plus de 50 ans de carrière, il est une figure emblématique des musiques créoles contemporaines", expliquent les organisatrices. Honorer Kali, c'est honorer tout un pan du patrimoine musical antillais, un patrimoine que ces artistes féminines contribuent elles-mêmes à faire vivre au quotidien.
Un casting de légende
La distribution de ce concert-hommage donne le vertige. Jocelyne Béroard, d'abord : la voix féminine de Kassav', groupe mythique qui a porté le zouk aux quatre coins du monde. Depuis plus de 40 ans, elle incarne l'élégance et la puissance de la chanson antillaise.
Danielle René-Corail, ensuite : figure de la musique martiniquaise, connue pour ses interprétations sensibles et son engagement pour la culture créole. Stella Gonis, Demwazel Dys et Suzy Trébeau complètent ce casting d'exception, chacune apportant sa couleur vocale et son parcours unique.
Ensemble, ces cinq artistes interpréteront les grandes chansons du répertoire de Kali. Une relecture au féminin qui promet de révéler de nouvelles facettes de ces mélodies connues par cœur par des générations de Martiniquais.
Kali attendu dans le public
Selon les indiscrétions, Jean-Marc Monnerville lui-même devrait être présent dans la salle Aimé Césaire de l'Atrium ce samedi soir. Une présence qui ajouterait une dimension émotionnelle supplémentaire à cette soirée déjà chargée de symboles.
À 70 ans, l'artiste continue de se produire régulièrement, enchaînant les concerts privés et les apparitions publiques. En juillet 2025, il avait célébré ses 50 ans de carrière sur la scène du Grand Carbet à Fort-de-France, devant une salle comble. Preuve que le public martiniquais reste fidèle à celui qui a su mettre en musique son histoire et son identité.
Le concert "Lawon'n dé Danm" débute à 19h30, salle Aimé Césaire de Tropiques Atrium. Une soirée qui s'annonce comme l'un des temps forts culturels de ce début mars en Martinique et le plus bel hommage qu'on puisse rendre à un artiste : voir son œuvre reprise et célébrée par ses pairs.
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