Le réseau d’assainissement en Guadeloupe serait, selon la Chambre régionale des comptes (CRC), dans un état de défaillance préoccupant. Dans un rapport consacré à la compétence « assainissement » du Syndicat mixte de gestion de l’eau et de l’assainissement de la Guadeloupe (SMGEAG) depuis 2021, la juridiction financière décrit un service insuffisamment structuré, avec des conséquences potentielles sur la santé publique, la qualité des eaux de baignade et les écosystèmes littoraux.
Un réseau mal connu, une maintenance insuffisante
Pour résumer les observations de la CRC relayées par Guadeloupe la 1ère, le SMGEAG est critiqué sur plusieurs points : il ne connaîtrait pas précisément l’architecture de son réseau, n’en assurerait pas l’entretien de manière préventive, et n’y consacrerait pas un budget à la hauteur des besoins. Le rapport évoque une logique d’interventions déclenchées surtout « lorsqu’il y a une casse », sans maintenance planifiée, faute notamment d’atelier central dédié et même de stock de pièces.
Cette situation rend difficile tout pilotage : sans cartographie fiable, sans datation et sans diagnostic partagé, il est compliqué de hiérarchiser les urgences, d’anticiper les ruptures, et de réduire les fuites et débordements qui se traduisent ensuite par des rejets dans le milieu naturel.
Une couverture faible de l’assainissement collectif
Le rapport rappelle aussi une réalité structurelle : l’assainissement collectif ne concernerait que 41 % des abonnés au réseau d’eau potable, contre 85 % au niveau national. Autrement dit, une part importante de la population n’est pas raccordée à un réseau collectif de collecte et de traitement, ce qui pèse sur l’organisation du service, la continuité de traitement, et la maîtrise des rejets.
Stations d’épuration : non-conformités et arrêts
La CRC décrit un parc de stations d’épuration en difficulté. Parmi les 17 grandes stations de l’archipel, 9 ne seraient pas conformes. Et du côté des 33 petites stations, aucune ne serait conforme, tandis que la moitié serait à l’arrêt. Dans ces conditions, le traitement des eaux usées ne peut pas être assuré de manière régulière et conforme, ce qui accroît la pression sur les milieux.
Un réseau vieillissant
Le rapport estime que 82 % du réseau aurait plus de 40 ans. La CRC souligne également que l’opérateur ne connaîtrait pas précisément l’architecture du réseau et serait même incapable de le dater. Pour un service d’assainissement, l’âge du réseau, combiné à l’absence de maintenance préventive et à l’insuffisance d’informations techniques, augmente le risque de fuites, de débordements et de rejets non maîtrisés.
Le cas de Capesterre-Belle-Eau
Même lorsque les infrastructures sont récentes, le rapport relève des dysfonctionnements. La station d’épuration de Capesterre-Belle-Eau est citée comme un exemple emblématique : construite en 2013 pour 10 millions d’euros, elle n’aurait jamais fonctionné et serait aujourd’hui à l’abandon. Les eaux usées seraient déversées directement dans la mer, parfois via des eaux douces de rivières.
Des impacts sanitaires et environnementaux
Selon le rapport, seul un tiers des eaux usées produites localement serait traité. La CRC met en avant plusieurs conséquences. D’une part, une atteinte à la biodiversité, notamment aux récifs coralliens. D’autre part, une dégradation continue de la qualité des eaux de baignade, avec des interdictions en hausse et des situations de pollution durable signalées par l’Agence régionale de santé (ARS). Enfin, un risque sanitaire : les eaux usées contiennent des micro-organismes pathogènes, associés à des maladies transmises par les matières fécales.
Guadeloupe la 1ère souligne, en reprenant les constats du rapport, que la crise de l’assainissement est moins « visible » que celle de l’eau potable, dont les effets se ressentent immédiatement. Mais les alertes sanitaires et les indicateurs de qualité des eaux montrent que le sujet, lui, progresse en arrière-plan, au point d’être décrit par la CRC comme une « bombe à retardement ».
Un investissement revu à la baisse
Le rapport note aussi que le plan pluriannuel d’investissement (PPI 2023-2027), financé par les partenaires du SMGEAG, aurait été réduit en raison d’une priorisation de l’eau potable : il serait passé de 180 à 34 millions d’euros.
Que va changer ce rapport ?
Un rapport de la CRC n’est pas une décision, mais il met la pression sur la gouvernance du service. Il pose notamment la nécessité de mieux connaître le réseau, de structurer la maintenance, de remettre en conformité les stations prioritaires, et de stabiliser les moyens sur plusieurs années. Dans un territoire littoral, l’assainissement ne relève pas seulement de la technique : il conditionne aussi la santé publique, l’économie (tourisme, pêche) et la confiance dans les services.










