La ministre des Outre-mer a entamé jeudi une visite de deux jours en Guyane, marquée par le lancement réussi d’Ariane 64 et le refus du président de la Collectivité territoriale de la recevoir. Entre félicitations à Kourou et revendications des maires à Cayenne, Naïma Moutchou navigue dans des eaux politiques agitées, à un mois des élections municipales.
Jeudi 12 février, Naïma Moutchou a posé le pied sur le sol guyanais pour sa première visite officielle dans le territoire depuis sa nomination au gouvernement. Un déplacement dense, aux enjeux multiples, qui illustre les relations complexes entre l’État et cette terre amazonienne aux défis uniques.
La journée a débuté à Cayenne, où la ministre a rencontré une vingtaine de femmes participant au programme « Terre Fertile », un dispositif d’accompagnement à l’emploi en partenariat avec France Travail. L’association, née en 2023, affiche des résultats encourageants : sur 205 personnes accompagnées, 60 % ont retrouvé un emploi. Un succès que la ministre a salué, avant de s’envoler pour Kourou.
Ariane 64 : un succès historique sous les yeux de la ministre
C’est sur le pas de tir du Centre spatial guyanais que Naïma Moutchou a vécu le moment fort de sa visite. À 13h02, heure locale, la fusée Ariane 64, la version la plus puissante du lanceur européen, s’est élancée vers l’espace, emportant 32 satellites de la constellation Amazon Leo. Un vol inaugural couronné de succès, salué par les applaudissements des équipes d’Arianespace et des officiels présents.
« Un moment d’émotion et de fierté », a déclaré la ministre, avant de rappeler l’importance stratégique du Centre spatial guyanais pour l’Europe et pour le territoire. Ce lancement marque le début d’un contrat historique : 18 tirs commandés par Amazon à Arianespace, le plus gros accord jamais signé par le lanceur français. Une manne économique pour la Guyane, dont l’activité spatiale reste un pilier.
Gabriel Serville : la chaise vide de la CTG
Mais derrière les fastes du spatial, les tensions politiques affleurent. Le président de la Collectivité territoriale de Guyane (CTG), Gabriel Serville, a fait savoir dès le 11 février qu’il ne souhaitait pas recevoir la ministre. Dans un communiqué, il a justifié sa décision par « l’absence de réponses claires, formelles et engageantes de l’État sur plusieurs dossiers structurants pour l’avenir de la Guyane », au premier rang desquels l’évolution institutionnelle du territoire.
La Guyane réclame depuis des années un statut différencié, à l’instar de la Corse ou de certaines collectivités d’outre-mer. Les discussions, engagées sous les précédents gouvernements, piétinent. Gabriel Serville, figure indépendantiste modérée, estime que l’État ne prend pas la mesure des spécificités guyanaises : une frontière de 700 kilomètres avec le Brésil, une démographie galopante, un enclavement chronique, une économie dépendante du spatial et des transferts publics.
Face à ce boycott, Naïma Moutchou a choisi l’apaisement. « Ma porte reste ouverte pour travailler à cette évolution institutionnelle », a-t-elle déclaré. « Je suis à disposition. Je l’ai fait avec la Martinique, je l’ai fait avec la Guadeloupe, et même si comparaison n’est pas raison, il ne s’agit pas de plaquer des modèles. Mais il faut bien démarrer le travail, et donc je suis disponible. »
Les maires de Guyane face à la ministre
En fin de journée, la ministre s’est rendue à la préfecture de Cayenne pour une réunion avec les maires du territoire, réunis au sein de l’Association des maires de Guyane (AMG). L’occasion de dresser la liste des revendications, une liste qui n’a guère changé depuis la visite de Manuel Valls en 2025.
Premier sujet : les écoles. Les maires réclament le maintien d’une dotation de 15 millions d’euros par an sur dix ans pour la construction et la réhabilitation des établissements scolaires. La Guyane, avec sa démographie la plus dynamique de France, manque cruellement d’infrastructures éducatives. Chaque rentrée scolaire voit des classes surchargées, des élèves scolarisés en rotation, des locaux vétustes.
Deuxième sujet : le recensement. Les maires contestent les chiffres de l’INSEE, qu’ils jugent sous-évalués. Or, les dotations de l’État aux communes sont calculées en fonction de la population officielle. Une sous-estimation se traduit par un manque à gagner direct pour les collectivités locales.
Troisième sujet : le désenclavement. Les élus appellent à un « plan national du désenclavement », avec en priorité la construction d’une route à deux fois deux voies entre Cayenne et Saint-Laurent-du-Maroni. Aujourd’hui, la RN1, seul axe reliant les deux principales villes du territoire, est saturée et accidentogène.
Quatrième sujet : les visas. Les maires demandent l’exemption de visa pour les ressortissants du Suriname, pays frontalier avec lequel les échanges commerciaux et humains sont quotidiens. Les formalités actuelles freinent le développement économique transfrontalier.
Enfin, les élus contestent le projet de loi de finances 2025, qui impacte les dotations aux communes d’outre-mer, et réclament une participation effective dans la révision du projet de programmation énergétique.
Une visite sous tension électorale
La venue de la ministre intervient à un mois des élections municipales, prévues les 15 et 22 mars 2026. Un calendrier qui n’a pas échappé aux observateurs. Les maires, en campagne ou en préparation de succession, ont profité de la tribune pour rappeler leurs combats locaux. La ministre, de son côté, s’est gardée de tout favoritisme.
Ce vendredi 13 février, Naïma Moutchou poursuit sa visite dans l’Ouest guyanais. Elle est attendue à Saint-Laurent-du-Maroni, où elle rencontrera la mairesse Sophie Charles et assistera à la présentation de l’opération Atipa, dédiée au contrôle du trafic fluvial sur le Maroni. Elle échangera ensuite avec les cadres et les jeunes du Régiment du Service militaire adapté (RSMA) à Saint-Jean-du-Maroni, avant de conclure par des échanges culturels au camp de la Transportation.
Entre les étoiles de Kourou et les réalités du fleuve, la Guyane offre à la ministre un concentré de ses paradoxes : une terre de haute technologie et de précarité, de fierté spatiale et de frustrations territoriales. Les réponses de l’État aux revendications locales détermineront, en partie, l’avenir des relations entre Paris et Cayenne.


