Le tribunal correctionnel de Fort-de-France a rendu son verdict mercredi 4 février dans le procès des treize « grands frères » de Guadeloupe, accusés d’avoir coordonné les émeutes de fin 2021. Des peines allant de six mois avec sursis à deux ans ferme, bien en deçà des réquisitions du parquet, et six relaxes intégrales. Un jugement qui prend acte des failles de l’instruction.
Ils étaient treize sur le banc des accusés, dont une femme, depuis le 26 janvier 2026. Treize Guadeloupéens poursuivis pour « association de malfaiteurs » dans le cadre des violentes émeutes qui avaient secoué l’archipel en novembre et décembre 2021. Le tribunal correctionnel de Fort-de-France, en Martinique, choisi pour des raisons de sécurité et de sérénité des débats, a rendu sa décision mercredi 4 février, après dix jours d’audiences tendues.
Sept condamnés. Six relaxés. Et des peines très inférieures aux réquisitions du parquet, qui avait demandé jusqu’à cinq ans de prison pour certains prévenus. Un dénouement judiciaire qui clôt provisoirement un dossier emblématique des tensions sociales aux Antilles, mais qui laisse un goût d’inachevé.
Retour sur les faits : novembre 2021
Pour comprendre ce procès, il faut revenir trois ans en arrière. En novembre 2021, la Guadeloupe s’embrase. Le déclencheur : l’obligation vaccinale pour les soignants et le pass sanitaire, imposés par le gouvernement dans le cadre de la lutte contre le Covid-19. Dans un territoire marqué par une défiance historique envers l’État et une mémoire vive du scandale du chlordécone, la contestation prend rapidement une tournure insurrectionnelle.
Pendant plusieurs semaines, des barrages enflammés paralysent l’île. Des bâtiments publics sont incendiés, dont le service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP). Des commerces sont pillés. La sous-préfecture de Pointe-à-Pitre est menacée, l’aéroport visé. La gendarmerie et la police sont prises pour cibles. Le gouvernement envoie des renforts de forces de l’ordre depuis l’Hexagone.
Au cœur de cette révolte, des « grands frères », expression désignant des figures locales, souvent issues des quartiers populaires, qui auraient coordonné les actions les plus radicales. L’enquête, menée par la section de recherches de la gendarmerie et le parquet national antiterroriste (PNAT), aboutit à l’interpellation de plusieurs d’entre eux en 2022 et 2023.
Une accusation fondée sur les écoutes
Le procès s’est ouvert le 26 janvier 2026 à Fort-de-France. L’accusation reposait quasi intégralement sur des interceptions téléphoniques : des heures d’écoutes, de SMS et de messages vocaux, censés prouver la coordination des actions violentes par les prévenus.
Mais au fil des audiences, le dossier s’est dégonflé. Les avocats de la défense ont pointé les failles de l’instruction : des écoutes sorties de leur contexte, des interprétations contestables, des projets évoqués mais jamais réalisés, des preuves matérielles insuffisantes. « On juge des intentions, pas des actes », avait résumé l’un des conseils.
Les témoignages à la barre n’ont pas apporté les éléments décisifs attendus par l’accusation. Certains témoins se sont rétractés, d’autres ont nuancé leurs déclarations. L’atmosphère était électrique, la salle remplie de familles et de soutiens des prévenus.
Un verdict mesuré
Dans ce contexte, le tribunal a choisi une voie médiane. Sept des treize prévenus ont été reconnus coupables d’association de malfaiteurs, mais les peines prononcées sont restées bien en deçà des réquisitions.
La plus lourde condamnation frappe Didier Laurent, un policier guadeloupéen accusé d’avoir transmis des informations professionnelles aux autres prévenus, leur permettant d’anticiper les mouvements des forces de l’ordre. Il écope de deux ans de prison ferme et d’une interdiction définitive d’exercer dans la fonction publique. Une sanction sévère pour violation du secret professionnel.
Les six autres condamnés ont reçu des peines allant de six mois avec sursis à dix-huit mois ferme. Frédéric Dumesnil, dit « Bwana », figure médiatique du mouvement, a été condamné à six mois avec sursis — alors qu’il a déjà effectué deux ans de détention provisoire. À sa sortie de la salle d’audience, il n’a pas caché son amertume : « Je me doutais bien que le ministère public et la justice n’auraient jamais voulu accepter et admettre qu’ils nous ont incarcérés à tort. »
Six prévenus ont été intégralement relaxés, le tribunal estimant que les charges retenues contre eux n’étaient pas suffisamment établies.
Un jugement politique ?
Pour certains observateurs, ce verdict est celui de « l’apaisement ». Après des mois de tensions autour du procès, le tribunal a évité les peines les plus lourdes, qui auraient pu rallumer la colère en Guadeloupe. À un mois des élections municipales, le contexte politique n’est pas anodin.
Pour d’autres, ce jugement révèle surtout les faiblesses de l’instruction. Le parquet national antiterroriste, qui avait repris le dossier en raison de sa dimension insurrectionnelle, n’a pas convaincu. Les moyens déployés, écoutes massives, gardes à vue prolongées, détentions provisoires de plusieurs annéesn’ont pas abouti aux condamnations exemplaires espérées par certains.
Les avocats de la défense, eux, dénoncent une « criminalisation du mouvement social ». Pour eux, les « grands frères » ne sont pas des délinquants, mais des acteurs d’une révolte populaire contre des mesures sanitaires jugées injustes et une situation économique et sociale dégradée.
Et maintenant ?
Le parquet dispose de dix jours pour faire appel du jugement. À ce stade, aucune décision n’a été annoncée. Un appel relancerait la procédure et maintiendrait le dossier sous tension pendant plusieurs mois, voire années.
Pour les condamnés, les peines prononcées sont inférieures à leurs détentions provisoires. Aucun ne retourne en prison. Mais le casier judiciaire porte désormais la trace de cette affaire.
Pour la Guadeloupe, ce procès referme une page sans vraiment répondre aux questions de fond. Les causes profondes de la révolte de 2021 défiance envers l’État, précarité économique, mémoire du chlordécone, sentiment d’abandon restent intactes. Les prochaines municipales, les 15 et 22 mars, seront l’occasion de mesurer l’état du corps social guadeloupéen.


