Des factures de 1 500 à 6 000 euros. Des familles en larmes. Une taxe d’assainissement qui explose de 60 %. Ce jeudi 12 février, le collectif « Dlo li no » s’est mobilisé devant le siège de Cap Nord, au Marigot, pour exiger des réponses sur la flambée des prix de l’eau. Une colère qui résonne dans les 18 communes du Nord-Atlantique et s’inscrit dans la crise plus large de la « vie chère » en Martinique.
La tension était palpable ce matin devant les locaux de la communauté d’agglomération Cap Nord. Plusieurs dizaines d’habitants, regroupés au sein du collectif « Dlo li no », ont convergé pour interpeller les responsables de la gestion de l’eau potable dans le nord de l’île. Leur cible : la SAUR, société délégataire chargée de la distribution, et les élus de l’intercommunalité.
« Des sommes exorbitantes, des sommes farfelues. Des gens qui pleurent, des grandes personnes qui payent 6 000 euros d’eau, 1 500 euros. Ce n’est pas possible tout ça », témoigne un membre du collectif, visiblement ému. Les manifestants ont été reçus par le président de Cap Nord, Bruno Nestor Azerot, en présence de représentants de la SAUR. Les échanges ont été « très houleux », selon les participants.
Une taxe d’assainissement en hausse de 60 %
Au cœur des griefs : l’augmentation spectaculaire de la taxe d’assainissement, qui grève les factures des abonnés. Selon les témoignages recueillis, cette taxe aurait bondi de 60 % en quelques mois, sans explication claire de la part des opérateurs. Pour les familles modestes, l’addition est insoutenable.
« La taxe d’assainissement qui a augmenté de manière exponentielle, c’est ce qui grève en particulier le budget des familles », explique Viviane Tonly, porte-parole du collectif. « Moi, en tout cas, je ne vais pas dire que je suis satisfaite. Je suis vraiment contente aujourd’hui d’être venue, parce que c’est la première fois depuis que nous manifestons que nous sommes reçus par Cap Nord, par le président et par certains élus qui sont là. »
Le collectif réclame l’annulation des factures de 2025 et l’établissement de nouvelles facturations basées sur des relevés réels, et non sur des estimations jugées fantaisistes. « On a beaucoup parlé des factures exorbitantes que nous avons reçues, mais pour l’instant, on est dans des discussions au cas par cas. Pour nous, ce n’est pas forcément la meilleure méthode, parce que nous signalons qu’il y a des problèmes sur la totalité des factures », déplore un membre du collectif.
Un collectif né de l’exaspération
Le « Kolektif Dlo Lino » littéralement « l’eau est notre » en créole, a vu le jour fin 2025, face à l’accumulation des dysfonctionnements dans la gestion de l’eau au nord de la Martinique. Manque d’eau au robinet, coupures récurrentes, qualité dégradée, factures incompréhensibles : les griefs se sont accumulés au fil des mois.
Le collectif regroupe des associations issues des 18 communes de Cap Nord, de Sainte-Marie au Prêcheur, en passant par Le Lorrain, Basse-Pointe ou Le Marigot. Une mobilisation transversale, qui dépasse les clivages politiques et réunit des habitants de tous âges et de toutes conditions.
« Nous sommes montés trois fois à Cap Nord et nous ne sentons pas l’envie d’apporter des réponses concrètes aux problèmes que nous avons », regrettait Viviane Tonly en décembre dernier, lors de la création officielle du collectif. Deux mois plus tard, la porte s’est enfin entrouverte, mais les réponses se font toujours attendre.
La SAUR dans la tourmente
La SAUR, société nationale présente dans plusieurs territoires français, gère la distribution d’eau potable dans le nord de la Martinique dans le cadre d’une délégation de service public. Mais la qualité du service est régulièrement mise en cause par les usagers.
En novembre 2025, Cap Nord avait déjà interpellé la SAUR pour lui demander « plus de qualité de service ». Les élus pointaient alors des dysfonctionnements récurrents : fuites non réparées, temps de réponse trop longs, communication défaillante avec les abonnés. La communauté d’agglomération avait menacé de revoir les termes du contrat si la situation ne s’améliorait pas.
Mais c’est la question des factures qui cristallise aujourd’hui la colère. Comment expliquer des montants aussi élevés pour des foyers qui, parfois, n’ont même pas d’eau au robinet ? Le collectif soupçonne des erreurs de relevé, des estimations abusives, voire des surfacturations systématiques. La SAUR, de son côté, n’a pas communiqué publiquement sur le sujet.
Un contexte de « vie chère » explosive
La crise de l’eau dans le Nord s’inscrit dans un contexte plus large : celui de la « vie chère » qui mine le quotidien des Martiniquais. Deux jours plus tôt, l’Autorité de la concurrence publiait un avis cinglant sur le fonctionnement de la distribution alimentaire dans l’île, pointant des prix supérieurs de 40 % à ceux de l’Hexagone et une « opacité persistante des marges ».
Le Groupe Bernard Hayot (GBH), acteur dominant de la grande distribution locale, était au cœur des critiques. Mais au-delà de l’alimentation, c’est l’ensemble du coût de la vie qui pèse sur les ménages martiniquais : logement, énergie, transports… et eau.
« L’eau sort chez nous », rappelle amèrement un manifestant. Le nord de la Martinique, riche en ressources hydriques grâce aux reliefs de la Montagne Pelée, se retrouve paradoxalement pénalisé par une gestion jugée défaillante et des tarifs prohibitifs.
Quelles suites ?
Les discussions entamées ce jeudi devraient se poursuivre dans les prochaines semaines. Le collectif « Dlo li no » n’exclut pas de durcir le mouvement si ses revendications ne sont pas entendues. « Nous comptons porter toutes nos revendications auprès de Cap Nord et voir quelle forme prendront nos manifestations si nous ne sommes pas entendus », avait prévenu Viviane Tonly en décembre.
Du côté de Cap Nord, le président Bruno Nestor Azerot n’a pas encore réagi publiquement aux demandes du collectif. La communauté d’agglomération se trouve dans une position délicate : responsable de la politique de l’eau sur son territoire, elle doit composer avec un délégataire contesté et des usagers à bout.
La question de l’eau, en Martinique comme ailleurs dans les outre-mer, dépasse le simple cadre technique. Elle touche à l’accès aux services essentiels, à la justice sociale, à la dignité des habitants. Quand une famille doit choisir entre payer sa facture d’eau et nourrir ses enfants, c’est tout un modèle qui est interrogé.


