Le Centre spatial guyanais s’apprête à vivre un moment historique ce jeudi 12 février 2026. Pour la première fois, la fusée Ariane 64, version la plus puissante du lanceur européen Ariane 6, va mettre en orbite 32 satellites de la constellation Amazon Leo. Un partenariat industriel majeur qui repositionne la Guyane au cœur de la compétition spatiale mondiale.
Le compte à rebours est lancé à Kourou. Jeudi, depuis le pas de tir ELA-4, Ariane 64 entamera son vol inaugural avec à son bord les 32 premiers satellites du projet Amazon Leo, l’offre d’Internet par satellite du géant américain. Ce lancement marque le début d’un contrat colossal : 18 tirs commandés par Amazon à Arianespace, le plus gros accord jamais signé par le lanceur européen.
Pour l’industrie spatiale française et européenne, l’enjeu dépasse la simple mise en orbite. Il s’agit de démontrer la fiabilité et la compétitivité d’Ariane 6 face à la concurrence de SpaceX, dont les fusées Falcon 9 dominent le marché depuis plusieurs années. « Ariane 64 peut mettre en orbite basse une vingtaine de tonnes », souligne Arianespace. Une capacité qui a convaincu Amazon, en quête d’un partenaire capable de déployer rapidement sa constellation.
Le Canopée, navire-symbole de la logistique spatiale
Avant d’atteindre Kourou, les éléments de la fusée ont traversé l’Atlantique à bord du Canopée, navire cargo conçu spécifiquement pour le programme Ariane 6. Ce bâtiment de 121 mètres, inauguré en 2023, est le premier au monde à combiner transport spatial et propulsion vélique. Ses quatre voiles articulées « Ocean Wings », développées par une start-up caennaise, permettent de réduire la consommation de carburant de 30 % sur l’année.
« Canopée n’est pas seulement un navire de transport et de logistique. Il symbolise réellement l’innovation et l’implication environnementale du programme », explique Caroline Arnoux, directrice du programme Ariane 6 chez Arianespace. Le navire a quitté Bordeaux après avoir fait escale à Rotterdam pour charger les demi-coiffes, à Brême pour l’étage supérieur, et au Havre pour l’étage principal. Douze jours de traversée, optimisés grâce à un logiciel de routage français intégrant trente ans de données météorologiques et maritimes.
Amazon Leo : le défi de la connectivité mondiale
Derrière ce lancement, Amazon affiche une ambition claire : concurrencer Starlink, le réseau de satellites d’Elon Musk. « Amazon Leo est l’effort d’Amazon pour apporter une connectivité à haut débit où que vous soyez, avec une latence la plus minime possible », déclare Martijn Rogier van Delden, responsable de la stratégie business européenne d’Amazon Leo. L’orbite basse, à quelques centaines de kilomètres de la Terre, permet une latence de 30 à 50 millisecondes — suffisante pour le streaming, le gaming ou la visioconférence.
Trois types d’antennes seront proposés aux futurs clients, avec des débits pouvant atteindre 1 Gbit/s. Selon Amazon, plus d’un foyer européen sur dix sera rapidement éligible au service. Aucun prix n’a toutefois été communiqué, et la date de lancement commercial en Europe reste à définir.
La Guyane, territoire stratégique pour l’Europe spatiale
Pour la Guyane, ce lancement confirme le rôle central du Centre spatial guyanais (CSG) dans l’industrie spatiale européenne. Implanté à Kourou depuis 1968, le CSG bénéficie d’une situation géographique idéale : proche de l’équateur, il permet aux lanceurs de profiter de la rotation terrestre pour économiser du carburant et augmenter leur capacité d’emport.
L’activité spatiale représente un pilier économique majeur pour le territoire. Selon les chiffres du CNES, le CSG génère plusieurs milliers d’emplois directs et indirects, et contribue significativement au PIB guyanais. Les retombées vont au-delà de l’industrie : hôtellerie, restauration, services, sous-traitance locale bénéficient de chaque campagne de lancement.
Mais l’année 2025 a été marquée par des incertitudes. Les retards dans le développement d’Ariane 6 ont pesé sur l’activité du centre, tandis que la concurrence de SpaceX captait une part croissante du marché mondial. Le lancement d’Ariane 64, avec un client aussi prestigieux qu’Amazon, envoie un signal fort : l’Europe spatiale est de retour dans la course.
Des défis persistants pour le territoire
Si le spatial irrigue l’économie guyanaise, il n’efface pas les difficultés structurelles du territoire. La Guyane reste confrontée à des enjeux de désenclavement, d’accès aux services publics et de sécurité. Les débats autour de l’exploitation des hydrocarbures, examinée récemment au Sénat, illustrent les tensions entre développement économique et préservation environnementale.
Le 28 janvier dernier, Le Monde publiait une tribune d’ONG alertant sur les risques d’une loi autorisant les forages pétroliers en outre-mer. « Pour la Guyane, ce serait moins un levier d’émancipation qu’une nouvelle forme de dépendance », écrivaient les signataires. Le spatial, lui, est perçu comme une filière d’avenir, à condition d’en maximiser les retombées locales.
Un premier vol sous haute surveillance
Le lancement de jeudi sera scruté par l’ensemble de la communauté spatiale. Ariane 64, avec ses quatre boosters à poudre, n’a jamais volé. Le premier tir d’Ariane 62 (deux boosters), en juillet 2024, avait été un succès, mais chaque nouvelle configuration comporte son lot d’incertitudes.
Les équipes d’Arianespace et du CNES ont multiplié les répétitions et les contrôles. La météo guyanaise, souvent capricieuse, sera également un facteur déterminant. En cas de report, c’est toute la chaîne logistique — y compris le Canopée — qui devra s’adapter.
Pour Amazon, l’enjeu est tout aussi crucial. Chaque satellite mis en orbite rapproche l’entreprise de son objectif : offrir une couverture mondiale et rattraper son retard sur Starlink, qui compte déjà plusieurs milliers de satellites en service.Jeudi, à Kourou, l’Europe spatiale jouera une partie de son avenir. La Guyane, elle, rappellera au monde qu’elle est bien plus qu’une terre lointaine : un maillon essentiel de la conquête de l’espace.


