La vigilance “vagues-submersion” est repassée au vert, mais la réalité en mer ne se corrige pas toujours au rythme des couleurs. Le 5 février 2026, malgré l’atténuation officielle de l’épisode, la houle reste bien présente sur le littoral caraïbe de la Martinique et continue de perturber le trafic maritime. Blue Lines met en avant des conditions de navigation difficiles qui compliquent les manœuvres d’accostage et entraînent des interruptions sur certaines liaisons, en particulier un axe très fréquenté entre Fort-de-France et le sud de l’île.
Derrière cette information, qui peut sembler ponctuelle, se dessine un sujet économique très martiniquais : la mer est un espace de transport du quotidien. Elle relie des bassins de vie, fluidifie des trajets, soulage des axes routiers et structure une partie des déplacements domicile-travail. Quand la houle “grippe” l’accostage, ce n’est pas seulement un service qui s’arrête ; c’est une micro-économie qui se désorganise.
Une ligne interrompue : Anse-à-l’Âne – Fort-de-France
Blue Lines annonce l’interruption du service sur la ligne 02 reliant Fort-de-France à l’Anse-à-l’Âne. La communication est explicite : “En raison de la forte houle, le service Blue Lines sera interrompu sur la ligne 02 reliant Fort-de-France à l’Anse-à-l’Âne.”
Les horaires du dernier passage sont précisés : dernier départ de Fort-de-France fixé à 18 heures, et dernier départ de l’Anse-à-l’Âne à 18h30. Pour les usagers, ces détails comptent : ce sont souvent les heures où l’on “raccroche” un trajet du soir, où l’on rentre à la maison, où l’on évite une portion de route ou de bouchons.
L’entreprise recommande des alternatives : la ligne 01-a entre le bourg des Trois-Îlets et Fort-de-France, ainsi que la ligne 01-b reliant la Pointe du Bout à la capitale.
Pourquoi une houle continue de compter, même après le “vert”
La formulation de l’article est instructive : malgré un retour au vert de la vigilance, la houle “reste bien présente” et les conditions de navigation “continuent de perturber” le trafic. Cela rappelle une différence souvent mal comprise.
Le retour au vert signifie que le niveau de risque, tel qu’apprécié par les dispositifs de vigilance, ne justifie plus une alerte. Mais une mer agitée peut encore suffire à rendre l’accostage difficile. Or, pour un transport maritime de navette, l’accostage n’est pas un détail : il est le point d’entrée du service. Le navire peut naviguer, mais s’il ne peut pas s’amarrer en sécurité, la ligne s’interrompt.
Ce décalage entre “niveau de vigilance” et “niveau de service” explique en partie la frustration des usagers : l’épisode “semble terminé” sur le papier, mais les effets persistent dans l’organisation de la journée.
Une économie de la mobilité : qui dépend de ces navettes ?
Même sans entrer dans des chiffres non cités, l’enjeu est lisible.
D’un côté, il y a les salariés qui utilisent ces liaisons pour rejoindre Fort-de-France. Les navettes font partie d’une stratégie de trajet : gagner du temps, éviter certaines routes, réduire l’incertitude du retour. Une interruption oblige à recalculer le trajet, parfois en urgence.
De l’autre, il y a l’écosystème local : commerces, restaurants, activités de loisirs et de tourisme qui reposent sur la circulation entre les zones. Une liaison interrompue, ce sont des déplacements annulés, des retards, des changements de plan. C’est une journée qui “glisse” différemment.
Enfin, il y a la question de la régularité. Un transport maritime du quotidien fonctionne quand il est fiable. L’usager s’y habitue, l’intègre dans son emploi du temps et accepte, en échange, de laisser la voiture. Mais si l’interruption devient plus fréquente, l’arbitrage change : on revient au véhicule individuel, avec des effets sur la congestion et sur le coût de mobilité.
La houle comme facteur de “coût caché”
Le coût d’un épisode de houle n’est pas seulement une question de carburant ou d’infrastructure. Il y a des coûts invisibles : retards, stress, heures perdues, rendez-vous manqués.
Sur un territoire où les trajets sont déjà souvent contraints, ces coûts s’additionnent. Ils s’additionnent aussi de manière inégale : certains usagers ont une voiture de secours, d’autres non ; certains peuvent télétravailler, d’autres non ; certains peuvent décaler leurs horaires, d’autres non.
La houle devient alors un facteur de vulnérabilité économique : un aléa naturel qui se transforme en aléa de productivité.
Accostage : un détail technique qui décide d’une journée
L’article insiste sur la difficulté des manœuvres d’accostage. Cela mérite d’être pris au sérieux. Dans un transport maritime, la sécurité est non négociable. Mais cela signifie aussi que la résilience du service dépend de la configuration des infrastructures : qualité des appontements, exposition au ressac, capacité d’accueil selon l’état de mer.
Lorsqu’une ligne est interrompue, ce n’est pas nécessairement la navigation “en pleine mer” qui est en cause. C’est l’entrée et la sortie, le moment où l’on se met à quai, où l’on embarque, où l’on débarque. Autrement dit : la partie la plus sensible.
Cela ouvre un sujet politique et économique : si les épisodes de forte houle se répètent, comment un territoire adapte-t-il ses infrastructures maritimes pour que le service tienne plus souvent ? La question n’est pas de promettre un service “ininterrompu” – ce serait irréaliste – mais de réduire la fréquence des interruptions en améliorant la capacité d’accostage en mer agitée.
L’effet domino : routes, parkings, temps de trajet
Quand une liaison maritime s’arrête, la pression se reporte ailleurs. Les routes absorbent ce que la mer ne peut plus transporter. Le stationnement autour des points de départ change. Les embouteillages se déplacent.
Ce sont des effets en cascade qui illustrent une réalité : la mobilité est un système. Un maillon qui cède, et tout le reste se réorganise.
Les lignes alternatives : solution partielle, pas remplacement parfait
Blue Lines recommande des lignes alternatives (01-a, 01-b). C’est une solution de continuité, mais elle n’est pas forcément un remplacement équivalent.
D’abord, l’origine et la destination changent : on ne part pas forcément du même point, on n’arrive pas forcément au même point. Ensuite, l’accessibilité varie : selon le lieu de vie, rejoindre un autre embarcadère peut représenter un détour. Enfin, la capacité d’une ligne alternative à absorber un surcroît d’usagers dépend du moment et du flux.
La recommandation d’alternatives dit donc aussi ceci : il existe un maillage, mais il est soumis aux contraintes du terrain.
Le “vert” comme fin administrative, pas forcément fin opérationnelle
Le retour au vert est une bonne nouvelle. Il signifie que la situation n’atteint plus le niveau de risque justifiant une alerte. Mais l’épisode du 5 février rappelle qu’en matière de transport, l’important est l’opérationnel : les conditions à quai, l’état de mer, la capacité de manœuvre.
Pour une partie des Martiniquais, ces liaisons sont plus qu’un service : elles sont un outil de vie quotidienne. Les perturbations liées à la houle remettent au premier plan une question récurrente : comment garantir la continuité des déplacements quand la mer, par nature, reste un espace mouvant ?
Les faits du jour sont modestes, mais ils racontent une réalité structurante : la Martinique est une île, et la mer est à la fois une frontière… et une infrastructure.


