À 170 kilomètres au large d’Oiapoque, ville brésilienne frontalière de la Guyane, le dossier pétrolier du bassin de Foz do Amazonas connaît un nouveau rebond. Le 5 février 2026, l’Agence nationale du pétrole, du gaz naturel et des biocarburants du Brésil (ANP) a autorisé l’entreprise nationale Petrobras à reprendre le forage d’exploration du puits Morpho. La décision met fin, au moins temporairement, à une suspension déclenchée après un incident technique détecté début janvier : une fuite de fluide de forage constatée sur des équipements auxiliaires reliant le navire de forage au puits.
Derrière cette reprise encadrée, l’enjeu dépasse le strict terrain industriel. Le projet est présenté, côté Amapá, comme un levier potentiel de développement pour un État amazonien décrit comme longtemps ignoré par les autorités centrales. Mais l’épisode de janvier rappelle aussi que la trajectoire de ce type d’exploration se joue sur des paramètres techniques et réglementaires très précis : conditions de sécurité, conformité des équipements, calendrier d’autorisations, et exigences d’explications détaillées à fournir à l’autorité de contrôle.
Une autorisation assortie de conditions techniques
L’ANP n’a pas accordé un simple “feu vert” sans garde-fous. Pour permettre la reprise du forage exploratoire, l’agence a fixé des conditions explicites. L’une des exigences consiste à remplacer l’ensemble des joints d’étanchéité des pipelines avant leur utilisation. D’autres contraintes portent sur le matériel de secours : les tuyaux de secours ne pourront être utilisés qu’après présentation de certificats de conformité.
Autrement dit, la reprise est conditionnée à une remise à niveau documentée des équipements impliqués, afin de limiter le risque de répétition d’un incident comparable. Dans le contexte des opérations en eaux profondes, où la marge d’erreur est réduite et où les interventions peuvent être complexes, ce type de cadrage technique par l’autorité de régulation s’inscrit dans une logique de maîtrise du risque.
De la fuite de janvier à la suspension : une chronologie resserrée
Le point de départ de la séquence remonte au 4 janvier 2026. Petrobras a alors interrompu ses forages à l’embouchure du fleuve Amazone après avoir détecté une fuite de fluide dans deux pipelines auxiliaires reliant le navire de forage au puits Morpho. Selon les éléments communiqués, l’incident est survenu lors d’opérations menées en eaux profondes.
Les informations rendues publiques précisent que les opérations se déroulaient à 2 700 mètres de profondeur, dans le bassin de Foz do Amazonas, à environ 170 kilomètres au large d’Oiapoque. Le fluide concerné, qualifié de “liquide de forage”, est présenté comme utilisé pour refroidir les turbines de la sonde et assurer le bon déroulement des travaux.
Dans sa communication, Petrobras a indiqué que l’incident avait été rapidement contenu et que la zone concernée avait été isolée. Le groupe a également affirmé que le matériau en cause est biodégradable et ne devrait pas provoquer d’impact sur l’environnement marin ni présenter de risque pour la santé publique. Dans ce type d’opérations, ces déclarations ne suffisent cependant pas à elles seules à lever toutes les interrogations : elles s’inscrivent dans une chaîne de contrôles et d’autorisations, où l’autorité de régulation fixe le cadre et la reprise dépend de conditions opérationnelles vérifiées.
Sur le plan du calendrier, la suspension devait initialement durer une quinzaine de jours, le temps d’évaluer les réparations nécessaires et de renforcer la sécurité du puits Morpho. Mais au 20 janvier 2026, les opérations d’exploration n’avaient toujours pas repris. Les informations disponibles font état d’une fuite évaluée à environ 14,945 m³. Et, surtout, la reprise était alors explicitement conditionnée à une autorisation de l’ANP.
Une exigence de rapport détaillé et un délai annoncé
Au-delà de la réparation immédiate, un autre volet apparaît : l’exigence d’un rapport détaillé. Il a été demandé à Petrobras de fournir un document sur les circonstances de l’accident et ses répercussions sur la conduite des opérations et les dispositifs de sécurité, tant pour l’environnement que pour les personnes.
Tant que ces explications n’étaient pas fournies, les forages restaient suspendus. Le cadre décrit indique que l’opérateur disposerait d’un délai de 90 jours pour réaliser ce document. Cette demande de “récit technique” et d’évaluation des impacts, au-delà du constat de l’incident, s’inscrit dans la logique habituelle d’un contrôle réglementaire : l’autorité ne se contente pas d’observer un arrêt, elle exige une documentation permettant d’identifier les causes, les corrections et les conditions de prévention.
Une exploration autorisée en 2025, après procédure environnementale
Le puits Morpho s’inscrit dans une exploration officiellement autorisée en octobre 2025. Cette autorisation est intervenue après deux années de procédure d’accréditation auprès de l’agence environnementale brésilienne IBAMA. Ce rappel est important, car il souligne que l’exploration pétrolière, dans ce secteur, est encadrée par un processus préalable qui combine exigences environnementales et autorisations liées aux opérations.
La séquence de janvier-février illustre ensuite la superposition d’un autre niveau : la régulation “en cours d’opérations”, lorsque la continuité d’un projet dépend d’incidents, de corrections et de validations techniques.
Un pari économique, au plus près de la frontière guyanaise
L’autorisation de reprise du forage ravive mécaniquement l’argument économique porté dans l’État de l’Amapá. Selon les éléments rapportés, le projet est soutenu par la classe politique amapaense depuis une décennie, avec l’espoir d’en tirer des dividendes pour le développement d’une région souvent présentée comme marginalisée dans l’agenda des autorités centrales.
La proximité géographique avec la Guyane française donne à ce dossier une résonance particulière de l’autre côté de la frontière, même si le projet est situé dans les eaux brésiliennes. Une reprise d’activité à ce niveau-là entraîne, par nature, des effets indirects : activité maritime, services de soutien, logistique, emploi. À ce stade, les éléments disponibles se limitent toutefois au cadre réglementaire et à l’enjeu économique “attendu” présenté par les promoteurs du projet.
En parallèle, les oppositions écologistes sont mentionnées comme un contrepoint structurant. Elles se positionnent contre une activité décrite comme menaçante pour une région à la biodiversité remarquable. Ce rapport de forces – promesse de développement d’un côté, risque environnemental de l’autre – fait partie de l’ADN politique de nombreux projets extractifs, particulièrement dans les zones sensibles.
Un effet d’anticipation sur la ville d’Oiapoque
Un autre fait rapporté concerne la ville d’Oiapoque elle-même. Dans le même temps que l’exploration reste au centre de l’attention, un afflux de population y est observé. Il s’agit d’un flux migratoire interne au Brésil, associé à l’espoir d’un “bond économique” lié à l’exploration pétrolière.
Les observateurs cités estiment que, pour l’heure, cette situation provoque surtout une urbanisation désordonnée et illégale, et met sous tension les services publics, décrits comme incapables de gérer l’afflux. Ce point rappelle un mécanisme fréquent dans les territoires confrontés à un “effet d’annonce” économique : l’anticipation de l’activité peut produire des dynamiques urbaines et sociales avant même que les bénéfices économiques ne se matérialisent.
Une reprise qui n’efface pas le précédent
L’autorisation de reprise de l’ANP marque une étape clé, mais elle n’efface pas l’épisode de janvier. Elle l’encadre. Les conditions techniques (remplacement des joints, certificats de conformité pour les équipements de secours) et les demandes de documentation (rapport détaillé demandé à Petrobras) rappellent que l’exploration en eaux profondes se déroule sous une surveillance réglementaire serrée.
Pour l’Amapá, la décision peut être lue comme un signe que le projet n’est pas enterré et qu’il reste administrativement “vivant”, malgré l’incident. Pour les opposants, elle rappelle que la bataille se joue aussi sur le terrain de la sûreté des opérations et de l’environnement. Et, pour la Guyane, voisine, ce dossier brésilien reste un marqueur économique régional : celui d’un bassin pétrolier potentiel dont l’évolution peut reconfigurer les attentes de part et d’autre de la frontière.







