Ce mardi 3 février, une partie des enseignants de Guyane rejoint une mobilisation ultramarine. Au-delà du décret sur le congé de longue maladie, la colère s’exprime dans un contexte marqué par le drame du Maroni, où quatre enseignants ont perdu la vie.
Le calendrier de la mobilisation n’avait, au départ, rien d’un rendez‑vous de recueillement. Pourtant, ce mardi 3 février 2026, la grève annoncée dans l’Éducation nationale en Guyane se déroule dans une atmosphère de choc. L’intersyndicale (FO, STEG UTG, FSU‑SNUipp et Sud Éducation) appelle à se rassembler dès 8h devant la préfecture de Cayenne, avec une minute de silence en hommage aux quatre personnes décédées après le chavirage d’une pirogue sur le Maroni, à Grand‑Santi.
Dans les témoignages recueillis ces dernières heures, le drame dépasse la rubrique des faits divers : il met en lumière, de manière brutale, la réalité des déplacements fluviaux dans l’Ouest guyanais, et la vulnérabilité de ceux qui vivent et travaillent dans les communes du fleuve. Pour une partie des enseignants, cette tragédie se superpose à une autre dénonciation : celle d’un service public d’éducation jugé « sacrifié » dans les départements d’outre‑mer.
Un naufrage, quatre morts : le Maroni comme route du quotidien
Selon les informations rapportées par Guyane la 1ère, l’accident s’est produit samedi à l’aube à Grand‑Santi. Les recherches ont mobilisé un dispositif important : plongeurs de la gendarmerie, du génie de l’armée, pompiers, moyens nautiques et aériens, ainsi que des habitants venus prêter main‑forte. La phase active a pris fin lorsque « les deux dernières dépouilles » ont été retrouvées dans le fleuve, lundi matin, selon le sous‑préfet de Saint‑Laurent‑du‑Maroni. Le centre de coordination installé à Grand‑Santi a été levé dans la matinée, tandis qu’une procédure judiciaire se poursuit.
Derrière ces éléments, la douleur est devenue collective. Dans un autre reportage, Guyane la 1ère donne à entendre la voix d’Esther, proche de Jérôme, l’un des enseignants décédés : « Il était comme mon fils », raconte‑t‑elle. Elle l’avait accueilli à son arrivée en Guyane, dit‑elle. Jérôme enseignait à Grand‑Santi depuis deux ans. « C’était quelqu’un de bien, il aurait eu 33 ans en mars », confie Esther. Le portrait est celui d’un homme discret, « réservé », qui « sortait peu ».
Dans la communauté éducative, l’émotion est à la hauteur de la brutalité de l’événement. « Ce sont des collègues qu’on perd, ça fait mal », réagit Suley Jaïr, co‑secrétaire de la FSU‑SNUipp, cité par Guyane la 1ère. Une cellule psychologique a été déployée par le rectorat : infirmière et psychologue de l’Éducation nationale accueillent élèves et personnels. Les classes des établissements affectés sont fermées au moins jusqu’à mercredi, précise le média.
« Si le fleuve est notre route, il ne doit plus être un cimetière »
Le drame du Maroni a immédiatement suscité des réactions politiques et institutionnelles. L’Association des maires de Guyane, citée par Guyane la 1ère, estime que « le port du gilet de sauvetage doit désormais être considéré comme une impérieuse nécessité », un « réflexe vital » et une « exigence absolue ». La formule frappe : « Si le fleuve est notre route, il ne doit plus être un cimetière. »
Du côté des députés, Davy Rimane (2e circonscription) souligne « la vulnérabilité des populations qui vivent et se déplacent sur nos fleuves ». Jean‑Victor Castor (1re circonscription) va plus loin : le drame aurait pu être évité. « La Guyane ne peut plus se résigner à perdre ses enfants dans des événements qui ne sont pas une fatalité », estime‑t‑il, appelant à un « sursaut général » et à un renforcement des mesures de protection.
Ces déclarations dessinent, en creux, un débat qui dépasse l’émotion : quelle politique publique pour sécuriser la mobilité fluviale ? Quels équipements, quelles règles, quels contrôles ? Dans l’Ouest, où le fleuve structure la géographie et les échanges, l’accès aux services publics – école, santé, administrations – dépend souvent des pirogues. Le risque, lui, est ancien. Mais l’accident de Grand‑Santi, parce qu’il touche des enseignants et donc l’institution scolaire, renvoie l’ensemble du territoire à une question : combien faut‑il de drames pour que la sécurité devienne une priorité non négociable ?
Une grève « ultramarine » : école, conditions de travail et vie chère
Dans ce contexte, la grève du 3 février prend une dimension particulière. En Guyane, l’intersyndicale rejoint une mobilisation présentée comme ultramarine. Les organisations dénoncent des conditions de travail « déplorables » et des disparités de moyens entre l’Hexagone et les DROM. Une responsable syndicale citée par Guyane la 1ère résume : « On a fait le constat que dans tous les départements d’Outre‑mer, les écoles sont abandonnées. On se retrouve à travailler dans des conditions déplorables, les élèves n’ont pas les moyens pour progresser. »
Au fil des déclarations, revient un reproche récurrent : dans certains établissements, des équipements ou du matériel qui, ailleurs, seraient pris en charge par les collectivités, reposeraient davantage sur les familles. Ce constat nourrit l’idée d’une inégalité structurelle.
Le décret sur le congé de longue maladie : une mesure contestée
Le déclencheur immédiat, selon les syndicats, est la modification d’un décret relatif au congé de longue maladie des fonctionnaires. En Guyane, les enseignants d’outre‑mer contestent l’impact financier annoncé : l’indemnité dite « vie chère » serait réduite pour les personnels placés en longue maladie. Suley Jaïr, cité par Guyane la 1ère, explique que l’indemnité perçue par les fonctionnaires ultramarins serait ramenée à 33% « comme leurs collègues de l’Hexagone », au lieu des 40% habituellement versés, afin de compenser un coût de la vie plus élevé.
En Martinique – autre territoire concerné par la mobilisation – les syndicats parlent d’une « suppression des 40% » et dénoncent une mesure « injuste et discriminatoire ». Les revendications portent sur l’abrogation des dispositions du décret CLM et le maintien intégral de la majoration pendant toute la durée du congé.
Au-delà des chiffres, le message syndical insiste sur l’épuisement des personnels et l’absence de médecine de prévention, présentée comme une faille aggravante : tomber malade, puis subir une baisse brutale de salaire, est qualifié de « double peine ». Même si la situation de la Guyane a ses spécificités, l’argumentation s’inscrit dans une contestation commune aux territoires ultramarins.
Écoles fermées : un impact immédiat pour les familles
Comme souvent lors des mouvements de grève, l’alerte se traduit par des conséquences directes sur l’accueil des élèves. Guyane la 1ère rapporte que certaines écoles seront fermées : à Rémire‑Montjoly, les établissements Moulin à vent (maternelles uniquement) et Jacques Lony ; à Saint‑Georges de l’Oyapock, toutes les écoles, à l’exception de Trois Palétuviers.
Le mouvement, enfin, se veut plus large que le seul corps enseignant. L’intersyndicale appelle « les fonctionnaires et la population dans son ensemble » à rejoindre le rassemblement à Cayenne.
Entre recueillement et revendications : une journée charnière
L’addition des événements – deuil, minute de silence, revendication sociale – donne à cette journée du 3 février une tonalité particulière. D’un côté, l’hommage à quatre enseignants disparus rappelle que la Guyane n’est pas seulement un territoire où l’école manque de moyens ; c’est aussi un territoire où se déplacer pour travailler peut s’avérer risqué.
De l’autre, la grève fait remonter des sujets structurels : état des établissements, manque de moyens, inégalités perçues, et désormais impact d’un décret sur les congés maladie. Les syndicats parlent d’école « sacrifiée » ; les élus, après le drame du Maroni, parlent de « sursaut général ». Deux discours qui, sans se confondre, se croisent sur un point : l’exigence de protection – des élèves, des personnels, des habitants.
Reste une inconnue : au lendemain de cette mobilisation, quelles réponses concrètes seront apportées ? Sur le Maroni, la procédure judiciaire dira ce qui relève de l’accident, des responsabilités, et des éventuels manquements. Mais la question politique, elle, ne s’éteindra pas avec la fin des recherches : comment empêcher que le fleuve, route de la vie quotidienne, continue d’être le théâtre de drames à répétition ?







