Ce qui devait être une traversée ordinaire du fleuve Maroni s’est transformé en tragédie samedi matin. Deux jours après le chavirage d’une pirogue à Grand-Santi, deux corps ont été retrouvés. Deux personnes restent portées disparues tandis qu’une enquête pour homicides involontaires est désormais ouverte.
Il était environ 6 heures du matin, samedi 31 janvier, lorsque l’impensable s’est produit. Une pirogue transportant sept personnes a chaviré sur le fleuve Maroni, à hauteur du bourg de Grand-Santi, commune isolée de l’ouest guyanais accessible uniquement par voie fluviale ou aérienne. En quelques instants, quatre des occupants ont été engloutis par les eaux tumultueuses du fleuve frontalier avec le Suriname.
Les trois rescapés ont pu regagner la rive et ont été immédiatement pris en charge par le centre de prévention et de soins de la commune. Selon la préfecture de Guyane, « leur pronostic vital n’est pas engagé ». Parmi eux, le piroguier, dont le sort judiciaire allait basculer quarante-huit heures plus tard.
Quatre enseignants, piliers de la communauté scolaire
L’onde de choc a traversé Grand-Santi dès l’annonce de l’identité des disparus. Les quatre personnes portées manquantes sont toutes enseignants du primaire, des visages familiers pour les familles de cette commune de près de 8 000 habitants. La préfecture a confirmé dans son deuxième communiqué que « les quatre autres passagers, tous enseignants du primaire à Grand-Santi, sont depuis lors portés disparus ».
Cette révélation a transformé un accident de navigation en drame communautaire. Dans les écoles du bourg, c’est la stupeur. Le déplacement immédiat de l’inspecteur de l’Éducation nationale aux côtés du sous-préfet de Saint-Laurent-du-Maroni témoigne de la gravité de la situation pour l’institution scolaire locale.
Une mobilisation sans précédent sur le fleuve
Face à l’urgence, les autorités ont déployé un dispositif de recherche d’une ampleur exceptionnelle pour ce territoire enclavé. Dès samedi matin, la cellule de crise du centre opérationnel zonal de la préfecture a été activée à Cayenne. Sur le terrain, le sous-préfet de Saint-Laurent-du-Maroni a établi son poste de commandement à Grand-Santi pour diriger les opérations au plus près du drame.
Les moyens engagés donnent la mesure de l’effort consenti : « Une quarantaine de gendarmes, de pompiers et de militaires des forces armées en Guyane, dont des plongeurs spécialisés, ainsi qu’une quinzaine de pirogues et les hélicoptères de la sécurité civile, de la gendarmerie et des forces armées, sont mobilisés sur le terrain », détaille la préfecture dans son point de situation du dimanche matin.
Les équipes de recherche en milieu aquatique du SDIS ont été épaulées par des plongeurs militaires et des plongeurs de la gendarmerie nationale, sondant méthodiquement les profondeurs du Maroni à la recherche des corps. Les autorités surinamaises, de l’autre côté du fleuve frontalier, ont été informées de la situation.
Deux corps retrouvés, deux personnes toujours manquantes
Dimanche, les recherches ont livré leur macabre récolte. Un premier corps sans vie a été découvert dans la journée à proximité du lieu du naufrage. La préfecture a alors indiqué que « des investigations complémentaires vont être menées afin de l’identifier ».
En fin d’après-midi, à 17h30, un deuxième corps a été localisé dans le même secteur. Deux des quatre disparus ont ainsi été retrouvés, mais deux autres demeurent portés manquants à l’heure où les recherches ont été suspendues pour la nuit.
Les opérations reprendront dès l’aube lundi avec des moyens renforcés. La préfecture annonce notamment « l’appui de drones, de pirogues et de plongeurs mobilisés par la gendarmerie, les forces armées, la mairie et des volontaires ». La solidarité locale s’organise aux côtés des moyens de l’État.
Le piroguier placé en garde à vue
Le volet judiciaire de l’affaire a connu une accélération brutale dimanche. L’enquête, initialement confiée à la brigade de recherches de Saint-Laurent-du-Maroni dès le premier jour, a été requalifiée. Les investigations se poursuivent désormais, selon la préfecture, « dans le cadre d’une enquête pénale ouverte pour homicides involontaires et mise en danger par violation manifestement délibérée d’une obligation de sécurité ou de prudence ».
Cette qualification lourde de sens a conduit au placement en garde à vue du piroguier rescapé, dimanche à 13h30. L’homme qui tenait la barre de l’embarcation au moment du drame est actuellement entendu par les enquêteurs de la brigade de recherches de gendarmerie. Les circonstances exactes du chavirage, les conditions de navigation ce matin-là, le respect des règles de sécurité : autant de questions auxquelles l’enquête devra répondre.
Une communauté sous le choc
À Grand-Santi, le temps s’est suspendu. Pour accompagner une population meurtrie, l’Agence régionale de santé a activé une cellule d’urgence médico-psychologique, projetée sur place dès samedi soir. Elle « assure depuis hier soir la prise en charge des proches affectés par cet accident », précise la préfecture.
Le soutien s’exprime jusqu’au plus haut niveau de l’État. « Le préfet de Guyane s’associe à la ministre des Outre-mer Naïma Moutchou pour exprimer tout son soutien à la communauté scolaire de Grand-Santi durement éprouvée », indique le communiqué préfectoral de dimanche matin.
Le Maroni, artère vitale et périlleuse
Ce drame remet en lumière les dangers de la navigation sur le fleuve Maroni, unique voie d’accès pour des milliers d’habitants des communes de l’intérieur guyanais. Grand-Santi, Papaïchton, Maripasoula : ces bourgs isolés dépendent entièrement de la pirogue pour leurs déplacements quotidiens, le transport des marchandises, l’acheminement des fonctionnaires.
Chaque jour, enseignants, soignants, gendarmes et habitants embarquent sur ces longues pirogues motorisées pour des traversées qui peuvent durer plusieurs heures. Les conditions de navigation varient au gré des saisons, du niveau des eaux, des courants et des intempéries. Les accidents, s’ils restent relativement rares au regard du trafic intense, surviennent régulièrement et endeuillent les familles du fleuve.
L’enquête en cours devra déterminer si des défaillances humaines ou matérielles ont contribué à transformer cette traversée matinale en tragédie. En attendant, deux personnes manquent toujours à l’appel, quelque part dans les eaux sombres du Maroni.







